La bibliothèque d’Alexandrie a-t-elle brûlé ?

, par  Jean-Luc

La fabuleuse bibliothèque d’Alexandrie a-t-elle vraiment brûlé ? Depuis l’Antiquité, une rumeur a circulé accusant César d’être l’auteur de l’incendie qui anéantit le trésor intellectuel recueilli par les Ptolémées depuis des siècles dans la bibliothèque du palais royal. Certes, il n’y a pas de fumée sans feu, encore faut-il savoir de quel feu il s’agit exactement...

Dans les dernières décennies du XXe siècle, on assiste à une véritable polémique entre les historiens concernant l’interprétation de quelques phrases d’auteurs grecs et latins. Il s’agit en effet des seuls témoignages faisant mention de la destruction de livres lors de l’incendie que César alluma à Alexandrie en 47 avant J.-C. Le dossier est complexe.

Le siège de César

ôte du roi Ptolémée, César se trouve pris au piège dans le palais royal d’Alexandrie par Achillas, général tout-puissant du souverain égyptien, qui déclenche dans la ville une insurrection contre l’empereur romain. César est bel et bien assiégé, et sa situation devient fort délicate. Bien qu’ils soient en nombre très réduit, ses hommes parviennent à mettre le feu aux soixante navires de Ptolémée qui sont à l’ancre dans le port. L’incendie a tôt fait de se propager aux bâtiments alentour et d’atteindre les dépôts de marchandises et les arsenaux. Profitant de la diversion, César se réfugie dans l’île de Pharos, où, en attendant des renforts, il maîtrise l’accès maritime du port.

Le feu n’a pas gagné le palais royal, où se trouve le Musée, et donc la bibliothèque : très peu de temps après la campagne de César, des auteurs y continueront paisiblement leurs travaux, et Strabon la visitera et la décrira vingt ans plus tard. Il n’y aura pas non plus de sac d’Alexandrie : lorsque les armées espérées auront rejoint l’empereur, la bataille aura lieu hors des murs de la ville.

De mystérieux dépôts de livres

Pourquoi, alors, César est-il accusé d’avoir incendié l’illustre bibliothèque ? Aucun des historiens de la guerre d’Alexandrie ne mentionne un tel événement : les textes attestent que le feu fut circonscrit au quartier du port, où brûlèrent « des dépôts de blé et de livres ». On apprend en effet que ce jour-là quelque 40 000 ouvrages se trouvaient « par hasard » à proximité du port. Quels étaient ces ouvrages ? Probablement la marchandise que des libraires alexandrins expédiaient aux métropoles cultivées avec lesquelles ils commerçaient. Qu’il s’agisse des précieux rouleaux soigneusement conservés dans la bibliothèque du Musée paraît tout à fait invraisemblable, à moins de souscrire à l’hypothèse selon laquelle César aurait dérobé ces livres au Musée pour les emporter à Rome. Mais comment l’empereur aurait-il pu prendre une telle initiative dans le péril où il se trouvait ? Il faut convenir aujourd’hui que l’incendie de la bibliothèque par César est une légende née peu à peu dans l’imaginaire collectif du fait de la confusion de plusieurs événements. Le principal d’entre eux est la sauvage destruction du Sérapéum ordonnée par l’évêque Théophile au Ille siècle : dans le sanctuaire se trouvait aussi une bibliothèque, dont les rayonnages furent calcinés.

L’incendie de la bibliothèque, fin du XIXe siècle, Berlin

La lente destruction de la bibliothèque

La bibliothèque et ses livres ont connu de nombreuses vicissitudes. Le bâtiment est sérieusement endommagé au Ille siècle lorsque l’empereur Aurélien reprend la ville à Zénobie, reine de Palmyre, qui l’avait brièvement conquise. Le quartier du Brouchion, où se trouve le palais royal, « est à présent complètement abandonné », écrit peu après Épiphane. Les précieux rouleaux d’autrefois, détruits ou rongés par le sable, sont peu à peu remplacés par de solides parchemins reliés, où les fautes se multiplient à mesure que les copistes perdent l’usage du grec. Il s’agit désormais essentiellement de textes chrétiens, saintes écritures, conciles et pères de l’église.

La guerre que mènent les chrétiens contre la culture païenne est un facteur certain de destruction des livres. Plus tard encore, en l’an 640, l’émir Amrou ben al-As conquiert Alexandrie. La bibliothèque est alors un édifice à l’abandon, qu’il fait garder par des hommes armés. Il écrit au calife Omar pour lui demander ce qu’il doit faire des ouvrages qui font partie des richesses de la ville, et celui-ci lui répond : « S’ils contiennent quelque chose de différent par rapport au livre d’Allah, il n’est aucun besoin de les garder. Agis et détruis-les. » Amrou se résigne à obéir aux ordres et fait distribuer les livres, à l’exception de ceux d’Aristote, à tous les bains d’Alexandrie, afin qu’ils servent de combustible pour les étuves. On dit qu’il fallut six mois pour en venir à bout.

Sculpture évoquant le supplice d’Hypatie

La fin tragique d’une philosophe alexanrine

Le dernier représentant du Musée qui nous est connu aujourd’hui est le philosophe et mathématicien Théon, qui vivait au llle siècle. Le patriarche Théophile venait de faire détruire le Sérapéum, et le patriarche Cyril lui avait succédé. Théon avait une fille, Hypatie, philosophe, musicologue et mathématicienne, dont la réputation dépassait celle des philosophes de son temps. Elle parlait chaque jour sur une place de la ville et répondait aux questions que lui
posait la foule. Le préfet Oreste l’appréciait ce que les chrétiens voyaient d’un mauvais oeil : ils pensaient qu’elle l’empêchait d’avoir de bonnes relations avec le patriarche Cyril et que c’était était une magicienne, une sorcière, qui attirait les gens « par des ruses sataniques ». Un jour, des hommes à la solde du patriarche se saisirent d’elle et l’emmenèrent dans une église où ils la massacrèrent avec des tessons, puis, après avoir traîné son corps dans toute la ville, le brûlèrent en un lieu nommé Cinaron. La population chrétienne nomma le patriarche « nouveau Théophile », car « il avait détruit les derniers restes d’idolâtrie dans la ville ». L’empereur Arcadius se montra furieux d’une telle barbarie, mais il fut impuissant à châtier les criminels.

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