Chassé de Louxor par les touristes et les archéologues

, par  Tangi Salaün

Le déplacement forcé des habitants d’un village de la montagne thébaine, sur la rive ouest de Louxor en Egypte, est sur le point de s’achever.

Ils sont une dizaine, assis en cercle devant la porte du petit pavillon. Gardiens de temples ou de tombes pharaoniques, vendeurs de souvenirs, guides ou chômeurs. Chaque soir, quand le soleil plonge derrière la montagne thébaine, ils se retrouvent pour évoquer le bon vieux temps. Cela ressemble à une de ces réunions d’exilés, teintée de tristesse et de nostalgie. Sauf que pour ces enfants de Gourna, sur la rive ouest du Nil à Louxor, le paradis perdu se situe à moins de dix kilomètres.

Pendant des siècles, les Gournaouis ont vécu dans des maisons construites au-dessus des tombes des Nobles, à flanc de montagne. Pendant des décennies, ils ont résisté à toutes les tentatives pour les en déloger, et laisser ainsi le champ libre aux archéologues, alors que la montagne dissimulerait encore un millier de tombes inconnues. Mais il y a un peu plus de deux ans, les autorités égyptiennes ont envoyé les bulldozers raser les premières masures. Fin novembre, elles ont arraché les fils électriques alimentant - illégalement - les dernières maisons de Gourna. Pour les ultimes « résistants », la fin est proche.

Depuis deux ans, les uns après les autres, les Gournaouis se sont résignés à s’installer à New Gourna, dans des lotissements construits en plein désert. Loin des circuits touristiques et des champs de la vallée du Nil qui assuraient leur subsistance.

Une population précarisée

« Personne ne veut venir dans ce lieu brûlé par le soleil et infesté de scorpions, mais que peut-on faire ? », demande Saïd, la quarantaine résignée. Gardien dans la vallée des Rois, son trajet quotidien s’est allongé de cinq kilomètres, qu’il parcourt au guidon de sa moto chinoise, achetée 3 500 livres (500 euros) à crédit. « Ici, il n’y a pas d’autre moyen de transport », souligne-t-il. Saïd vit dans un joli pavillon aux murs en crépis rouge. Quand elles veulent bien marcher, il a l’électricité et l’eau courante, interdite dans son ancienne demeure pour éviter les infiltrations.

Pour le gouverneur de Louxor, qui le martèle à la télévision, c’est le paradis. Pas pour Saïd. Sa femme et ses cinq enfants s’entassent dans un trois-pièces de 70 m2 en béton, « trop chaud l’été et trop froid l’hiver ». La cuisine est aussi grande que des toilettes. Les toilettes aussi odorantes qu’une fosse septique. Pour lui, qui vivait dans une maison de 300 m2 en briques séchées, sans compter l’abri pour les animaux domestiques qu’il a dû laisser derrière lui, le lopin de terre dans la fertile vallée du Nil troqué contre un carré de sable, ou le four à pain, le choc a été rude. « À Gourna, nous avions de l’espace pour vivre, agrandir nos familles, laisser jouer les enfants. Ici, les maisons sont faites pour un couple, pas pour une famille. Tout le monde a la même surface, quel que soit le nombre d’enfants », regrette-t-il.

Le soir, quand il retrouve ses amis, Saïd se console comme il peut. Lui, au moins, n’a pas perdu son travail, comme plusieurs de ses cousins, employés dans des fabriques d’albâtre désormais fermées. « Les revenus des Gournaouis sont conditionnés à la proximité des sites pharaoniques. En les éloignant, on précarise davantage une population déjà fragile », souligne la chercheuse Sandrine Gamblin, auteur d’une thèse sur le tourisme à Louxor.

Selon elle, cette façon de « virer les gens qui dérangent » est symptomatique des « politiques d’aménagement en Égypte, qui ont toujours été focalisées sur les monuments, sans jamais tenir compte des besoins des habitants ». C’est aussi le cas des pyramides de Guizeh ou du temple de Karnak, désormais encerclés par des murs destinés à « protéger » les sites.

Le paradoxe, c’est que l’éviction des Gournaouis risque d’avoir l’effet contraire. Selon un égyptologue familier des lieux, par exemple, les pigeons qui logeaient autrefois dans les maisons colonisent aujourd’hui les temples, comme celui de Ramsès III, maculant les murs aux peintures fragiles de déjections acides. Les Gournaouis ont aussi conscience de payer leur réputation de « pilleurs de tombes », héritée du XIXe siècle, quand tout le monde - à commencer par les archéologues européens - se servait sans scrupule dans les trésors mis au jour.

Protecteurs des tombes »

Devant sa maison peinte dans le style pharaonique, Mohammed, l’un des derniers habitants du vieux Gourna, se désole de cette image. « Nous sommes les protecteurs des tombes, affirme-t-il. Quand nos maisons seront rasées, qu’est-ce qui les protégera des intempéries ? Quand nous serons partis, qui dissuadera les pilleurs de venir ? »

Comme tous les Gournaouis, Mohammed se sent victime d’une injustice. « Nous n’avons jamais causé de problème, plaide-t-il. Nos enfants côtoient les touristes dès le plus jeune âge, ils sont très accueillants avec les étrangers. Quand il y a eu l’attentat en 1997 (58 touristes massacrés par un commando islamiste dans le temple d’Hatchepsout, NDLR), c’est nous qui avons traqué les terroristes dans la montagne pour les empêcher de continuer à tuer. La police, on ne l’a pas vue. Aujourd’hui, elle n’est là que pour nous chasser. »

Un vent d’amertume souffle sur Gourna. Comme tous les soirs depuis cinquante ans, Mohammed contemple le panorama extraordinaire formé par Nil et les temples illuminés. Sans doute, il le sait, pour l’une des dernières fois.

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