Les appuie-tête de Toutânkhamon

Les richesses que contenait la tombe de Toutânkhamon, découverte en 1922 dans la Vallée des Rois, n’étaient bien sûr pas seulement décoratives. Chaque pièce avait un rôle précis à jouer dans le devenir du défunt. II en est ainsi des appuie-tête retrouvés dans la sépulture.

L’extraordinaire découverte par Howard Carter de la tombe quasi intacte de Toutânkhamon dans la Vallée des Rois est bien connue. En plus des magnifiques joyaux unanimement admirés, elle contenait le mobilier typique des chambres à coucher des riches Égyptiens du Nouvel Empire : pas moins de six lits entreposés dans l’antichambre et dans l’annexe, et huit appuie-tête (ou chevets). Ces derniers étaient très communs en Égypte et, bien qu’ils n’aient pas l’air très confortable à première vue, ils étaient utilisés en quelque sorte comme oreillers. Il s’agit d’objets de 18 cm environ composés de trois parties : un socle sur lequel repose un petit pilier supportant une forme allongée et évasée en son centre prévue pour recevoir la base du crâne du dormeur. Cette partie était vraisemblablement habillée de lin pour un plus grand confort.


Un des huit chevets retrouvés dans la tombe de Toutânkhamon. Sculpté dans l’ivoire, il représente le dieu Chou encadré par deux lions couchés (Musée du Caire)



Un appuie-tête pour protéger le dormeur

Le chevet était loin d’être aussi anodin qu’il n’en a l’air puisqu’il faisait partie du mobilier funéraire type. En fait, il faut distinguer les appuie-tête dont les Égyptiens se servaient pour dormir des chevets à vocation rituelle, souvent beaucoup plus soignés et plus décorés. Les premiers pouvaient cependant être ornés de figures de Bès, génie qui était censé éloigner les démons responsables des cauchemars du dormeur mais aussi chasser les divers ennemis du défunt. Un des magnifiques appuie-tête de Toutânkhamon est ainsi décoré de deux masques de Bès grimaçant. Un autre, en ivoire celui-ci (et non en bois comme le précédent), a pour pilier central une figure de Chou (dieu de l’air séparant la terre, Geb, du ciel, Nout) soutenant sur ses épaules le réceptacle pour la tête. De part et d’autre du dieu sont figurés deux lions couchés, comme montant la garde, qui ont aussi une valeur prophylactique évidente. Un autre appuie-tête de facture plus épurée est fait de deux parties de taille identique en faïence bleu turquoise. Au milieu de la petite colonne centrale, une sorte de joint en bois est recouvert d’une feuille d’or incisée d’une frise de signes ânkh (la vie) et ouas (le pouvoir). Un autre, très similaire, est lui aussi composé de deux éléments en faïence bleu foncé reliés par une partie en or. Ces quatre appuie-tête de facture très raffinée, inscrits au nom de leur propriétaire, Toutânkhamon, étaient entreposés dans une boîte qui se trouvait dans l’annexe. Dans une autre partie de la tombe furent mis au jour trois autres appuie-tête en bois, dépourvu de toute inscription (pas même le nom du souverain défunt) et décoration. Le dernier appuie-tête découvert, lui aussi en bois et dédicacé du nom du jeune roi était agrémenté de chaque côté de la base de figures de Bès peintes en bleu. Ces quatre chevets étaient enfermés dans des boîtes.


Lit en bronze, bois et plâtre faisant partie du mobilier funéraire de Toutânkhamon (Musée du Caire)



L’appuie-tête et la renaissance du défunt

Les chevets avaient une valeur protectrice : tout comme le dormeur, le mort était protégé par des figures aussi efficaces que celle de Bès. Par ailleurs, le fait que la tête soit soulevée symbolisait le lever du soleil, auquel le défunt renaissant est toujours comparé.

Mais la fonction de ces objets rituels va plus loin. Comme dans beaucoup de sociétés traditionnelles, la tête des défunts, de quelque manière qu’elle fût traitée, était très importante pour leur devenir posthume. Quand un corps se décompose, la tête a naturellement tendance à s’en détacher, et certaines populations profitaient de ce processus pour récupérer dans la tombe le crâne d’un mort qu’ils souhaitaient ancestraliser. En revanche, les Égyptiens, pour qui l’intégrité du corps momifié était cruciale, redoutaient cette éventualité. L’iconographie religieuse et funéraire montre que ce sont les adversaires qui étaient décapités. Aussi prenait-on garde à ce que la tête ne se détache pas du cadavre, parfois en consolidant l’attache naturelle de la nuque.

Les textes funéraires, en particulier le Livre des Morts, faisaient grand cas du traitement de la tête et du visage : les divinités devaient en prendre soin, y placer un masque (tel celui de Toutânkhamon) et pourvoir le défunt d’un appuie-tête, à la fois soutien et protection. A l’époque tardive, de petites amulettes en forme de chevet servaient parfois aux particuliers défunts de substituts à l’objet lui-même. En plus de ses huit appuie-tête, Toutânkhamon disposait d’ailleurs de ce genre d’amulette.

L’appuie-tête relevait peut-être encore d’une autre symbolique : certaines figurines féminines déposées dans les tombes (les « concubines du mort ») représentent en effet une femme nue, coiffée d’une lourde perruque, couchée sur un lit, la tête reposant sur un chevet. Elles avaient pour objet de stimuler l’énergie sexuelle du mort, et l’appuie-tête était peut-être impliqué dans ce processus magique. Dans le jeu amoureux égyptien, le soin porté à la coiffure féminine est en effet très important. Or, on retrouve en Afrique de l’Ouest des chevets similaires, dont certains permettaient de s’allonger sans défaire les coiffures compliquées. Peut-être faut-il donc chercher une autre interprétation dans cette direction.



Appuie-tête en bois de Pthamès inscrit du chapitre 166 du livre des morts (Musée du Louvre)



La formule de l’appuie-tête

Le chapitre 166 du Livre des Morts est entièrement consacré à l’invocation de l’appuie-tête :

«  Formule pour le chevet. Les ménout [?] t’éveillent toi qui étais endormi : ils t’éveillent à l’horizon.
Dresse-toi !
Tu as été proclamé victorieux de ce qui a été tramé contre toi, Ptah a renversé ton ennemi (...).
Tu es Horus, fils d’Hathor, l’incandescent, [fils de] l’incandescente, celui à qui a été redonnée [sa] tête après qu’elle eut été tranchée ; ta tête ne te sera plus enlevée ensuite, ta tête ne te sera plus enlevée jamais.
 »


Chevet en bois pliant orné d’une tête de Bès (Musée du Louvre)



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