Thot

, par  GOLVIN Jean-Claude, MARTINEZ Philippe

Le scribe suprême

Assimilé par les Grecs au dieu Hermès, messager des dieux, Thot peut être défini, de façon réductrice, comme le dieu de l’écriture et du savoir. De plus, messager des dieux, il est aussi leur scribe et leur législateur.
La présence de Thot est attestée dès les Textes des Pyramides. D’autres forces divines de la région du nome du Lièvre d’où il est originaire, revêtant des apparences différences, ont été bientôt rapprochées, par le truchement de similitudes ou de convergences, de cette divinité de haute stature. Thot est ainsi fortement lié à un babouin, Hedj-Our, sans doute albinos, puisque son nom signifie le "Grand Blanc", ou le "Grand Argenté". Hedj-Our porte l’épithète de Grand des Cinq, ce qui peut laisser croire qu’il était associé à un groupe de cinq autres forces divines. Certains auteurs ont indiqué qu’à époque tardive ces Cinq ont pu être les cinq divinités veillant sur les jours épagomènes (Osiris, Isis, Seth, Nephthys et Haroéris) en relation avec Thot responsable de la création de ces jours dont il gagne la durée en jouant aux dés avec la lune.

Couronement de Ramsès II, le Dieu Thôt inscrit les noms du Pharaon

De son nom même, Djehouty, on sait peu de choses puisqu’il est, jusqu’à présent, intraduisible. Thot revêt parfois une forme simiesque, le babouin étant l’une des ses expressions animales privilégiées ; l’autre est l’ibis sacré. C’est d’ailleurs sous l’aspect d’un homme à tête d’ibis qu’il apparaît, pour la première fois dans l’iconographie à l’Ancien Empire. Son nom même est le plus souvent écrit à l’aide d’un ibis dressé sur un étendard. Il se peut d’ailleurs que ce volatile ait été l’enseigne originelle du culte de Thot. En son rôle de scribe, il est le plus souvent doté d’une palette et d’un godet et occupé à rédiger, avec sa parèdre Séchat, les noms royaux ou les annales divines.

Son lieu de culte principal se trouvait à Achmounein (Hermopolis), l’ancienne Khemenou, la Ville des Huit, dont le nom rappelle l’Ogdoade à l’origine de la Création. Celle-ci procède d’un œuf qui apparut pour la première fois au-dessus d’une butte originelle. Cet œuf, pondu par une forme du Démiurge appelée parfois dans les textes Grand Jargonneur, aurait aussitôt disparu dans l’abîme, si huit émanations du démiurge ne s’étaient mises à l’œuvre pour donner naissance à cette éminence primordiale.

Cette Ogdoade hermopolitaine est formée de quatre couples dont la grenouille représente l’élément mâle et le serpent l’élément femelle. Ces quatre couples représentent, par leur apparition, la mise en place des éléments primordiaux du cosmos avant l’apparition réelle du Démiurge. On y trouve ainsi Noun et Nounet (l’élément liquide), Amon et Amonet (caractère de ce qui est caché et inexprimable), Heh et Hehet (le principe de l’infinité spatiale et temporelle) et enfin Kekou et Keket (le concept de l’obscurité avant l’apparition du Lumineux).

Bien qu’il soit difficile de savoir si l’Amon présent dans l’Ogdoade est analogue à l’Amon qui émerge au Moyen Empire à Thèbes, il est clair qu’une grande partie de la cosmologie hermopolitaine a été récupérée par les théologiens thébains et assimilée dans la synthèse ayant donné corps à l’existence d’Amon en tant que force divine patronne de la royauté puis nationale. Ainsi, cette Ogdoade est connue plus par ces développements tardifs que par les vestiges de la théologie hermopolitaine. Sa relation avec le Thot d’Hermopolis reste cependant difficile à préciser.

Bien peu de choses subsistent de son temple principal à Hermopolis magna. Il y recevait un culte en relation avec une parèdre mal connue nommée Nehemetâouy. Seuls deux babouins colossaux élevés par Aménophis III en gardent encore l’entrée hypothétique. Un temple de Thot est attesté dans l’oasis de Dakhla ainsi qu’à Tell el-Baqliyeh dans le Delta. Le culte de l’ibis s’était en effet répandu dans le 15e nome de Basse-Egypte dont l’enseigne montre cet oiseau sacré. Son attache avec la moitié orientale du Delta lui vaut vraisemblablement, à l’Ancien Empire (temple Solaire de Sahourê), de porter les épithètes de Seigneur des Bédouins ou de Seigneur des pays étrangers aux côtés de Sopdou. Sous le règne d’Horemheb, Thot jouit d’un culte nubien au spéos du gebel Addah. Il devient alors Thot de Pnoubs et reçoit un culte à Dakka. Il s’agit sans doute de noter son rôle dans la crue et sa venue. Sans doute est-il possible de relier ce fait avec l’expansion du culte lunaire familial des Thoutmôsides de la XVIIIe dynastie.

Malgré ses attaches à des lieux privilégiés, Thot est omniprésent dans l’ensemble des temples. Dès l’Ancien Empire, le culte de Thot est un des plus importants d’Egypte ; ses prêtres sont issus de la famille royale et certaines reines portent le titre de prêtresse de Thot.

S’il est parfois assimilé à la lune, Thot est fortement lié à l’astre lunaire. Son front est orné d’un disque posé sur un croissant de lune horizontal. Cette position résulte de l’observation de la lune sous les tropiques. D’après les Mésaventures d’Horus et Seth, ce disque d’or ne serait autre que la semence d’Horus émergeant du front de Seth.

Cette coiffure représente de façon synthétique les diverses phases de l’existence de l’astre lunaire.
La forme même du bec de l’ibis sacré, proche de celle du croissant, n’a pas peu contribué à ce caractère sélénique. Les liens de Thot avec la lune expliquent les liens qu’il entretient avec Khonsou ou Iôh, dieu-lune des anciens Egyptiens, sous la forme de Thot-Iôh, nom qu’il est sans doute possible de traduire directement par Thot-Lunus. A l’époque tardive, Thot reçoit en outre le nom de Disque d’argent. Le fait que Plutarque indique que Thot est assis dans la lune, doit certainement être mis en relation avec des images du disque solaire orné d’un cynocéphale accroupi.

Lié à la lune et à ses phases, Thot est considéré comme le ma"tre du comput temporel. Il fixe la longueur des jours, des mois et des années et permet à Nout de donner naissance à ses cinq enfants, qu’elle conçoit de Geb, au cours des jours dits épagomènes. Cette relation avec le comput temporel et le contrôle a conduit les Egyptiens a donner un rôle moins reluisant à Thot passant pour un voleur d’offrandes.
La relation du dieu avec les phases des grands cycles cosmiques lui permet d’ailleurs d’être un acteur de premier plan dans les différentes versions, solaire ou lunaire, du Mythe de la Lointaine. Il y est l’intermédiaire, jouant de son intelligence et de sa faconde pour faire entrer les éléments chaotiques dans l’orbe organisée du monde égyptien. Il y apparaît comme le protecteur et le sauveur de l’œil lunaire. Il est celui qui remplit l’œil d’Horus et le soigne lors du combat qui oppose ce dernier à Seth. Certaines vignettes du Livre des Morts le montrent d’ailleurs tenant l’œil-oudjat guéri. Pourtant, certains épisodes mythiques laissent entendre qu’il peut parfois, paradoxalement, participer à la diminution de l’œil, par le prélèvement d’une partie de l’astre lunaire.

Cet astre diminué sous la forme d’un croissant devient alors une lame redoutable dont Thot se sert pour le châtiment. Ce lien avec le déclin de l’astre et, d’une certaine façon, la responsabilité qui revient à Thot dans celui-ci, lui fait prendre part à légende osirienne, dans le camp de Seth dont il semble parfois, dès les textes les plus anciens, être le frère.
A ce stade, comme le prouvent de nombreuses scènes du couronnement royal, Thot prend la place de Seth auprès d’Horus, sans qu’il soit possible de savoir s’il s’agit seulement de remplacer une force négative par une divinité positive. Cependant, dans la légende osirienne, Thot, considéré comme le protecteur de la lune déclinante, rassemble les fragments du corps dépecé du dieu et le soigne, tout comme il "remplit l’œil lunaire".

Les liens qu’entretiennent Thot et la lune lui permettent d’être proche de . Tout comme la lune se tient près du soleil, Thot est auprès de . Il se tient fréquemment sur la barque solaire, au côté de Maât, à laquelle les amulettes tardives le lient souvent sous la forme d’un ibis tenant une plume d’autruche. Il est le soleil de la nuit qui remplace quand il disparaît à l’occident. Il est lui-même le Taureau parmi les étoiles, le Scribe de et de l’Ennéade. Il émet en leur nom des décrets et scelle les missives divines.

La relation de Thot avec les phases de la lune, lui permet aussi de s’enorgueillir du titre de Maître du Temps et de Seigneur des Années ou de Celui qui fixe les heures, les mois et les années. En effet, le premier calendrier égyptien et le calendrier religieux furent fondés sur l’examen des cycles lunaires. Ce contrôle du temps lui permet en outre d’être chargé des annales royales et divines. Il est le seul a pouvoir prendre note de la titulature royale lors du couronnement. Thot écrit à l’aide de son calame les noms royaux sur les feuilles d’or de l’arbre-iched, arbre généalogique de la royauté poussant à Héliopolis. De même, il lui est possible de les inscrire sur des frondes de palmier, symbole de l’année, promettant ainsi de nombreuses années de règne au souverain.

On le voit, Thot semble rattaché à l’ensemble des opérations intellectuelles. Inventeur des paroles divines, les hiéroglyphes, il est le patron des scribes. L’écriture ne serait rien si elle n’était notation de la langue. Thot apparaît ainsi comme l’initiateur de la séparation des langages. L’écriture est son don, tout comme le discours ordonné : il apparaît dans la théologie memphite comme la langue de Ptah elle-même. Il est donc maître du Verbe, et par là même, auxiliaire de la création.

Thot apparaît aussi parfois comme le fils aîné de . Détenteur de tout savoir, il est celui qui lit dans les cœurs car ce savoir lui donne pouvoir sur les gens et les choses. Grand et redoutable magicien, il peut susciter par la magie du verbe et le contrôle des computs, tout ce qu’il désire créer et organiser. Sa parole appelle les choses à l’existence, mais aussi les hommes et les dieux eux-mêmes. Thot devient du même coup un dieu-créateur. Seigneur de la bonne ordonnance du monde, il est l’arbitre impartial qui sépare et calme les combattants dans la Querelle d’Horus et Seth.

Il est donc le patron de ces scribes spécialisés que sont les magiciens. N’est-il pas celui qui fournit à Isis, les formules magiques destinées à guérir Horus de la morsure du serpent et du scorpion dans le Delta ? Il est aussi le patron de magiciens spécialisés, les médecins, en tant que Médecin de l’œil d’Horus. De ce fait, Thot est souvent présenté comme le scribe et le concepteur originel de nombreux livres et formules magiques. Il est Seigneur des Livres et règne sur le lieu de toutes connaissances, la Maison de Vie. Il est le protecteur des bibliothèques. On trouve une telle formule sur une statue millénaire de Thot ou dans un vieux rouleau précieux conservé dans l’immense bibliothèque de son temple d’Hermopolis, considérée comme un véritable labyrinthe.

Un peu moins connue est la relation de Thot avec l’eau.
Tout d’abord, son nom apparaît, bien entendu, en rapport avec les godets des scribes dont il est le patron : le scribe offrait une libation à Thot à l’aide de ce godet avant de commencer son travail. La découverte de certains godets dans un contexte funéraire laisse penser qu’il s’agissait alors pour le défunt de pouvoir lui-même profiter de cette libation et de ne pas être privé d’eau dans l’au-delà.

De là même façon, le babouin de Thot semble lui aussi lié à l’eau, mais cette fois à l’eau qui étanche la soif de l’homme dans le désert. En effet, les Egyptiens avaient observé qu’il était le seul à pouvoir broyer la dure coque des noix de palmier-doum, fruit récalcitrant contenant une réserve d’eau cachée.

Dans le monde funéraire, Thot fait souvent office de héraut et de secrétaire de la cour divine. Il est celui qui introduit le défunt dans la Salle des Deux Maât où l’attend le jugement d’Osiris. Là, il prend en note la déclaration de justification, mais surveille aussi l’exactitude de la pesée du cœur du défunt. Son rôle de scribe lui permet en outre de noter la date de la mort de chaque homme sur sa pierre de naissance. Il devient ainsi un des maîtres du destin. Il est aussi important de noter que ce rôle funéraire est lié au rôle de créateur de tous les rituels et de toutes les formules du culte funéraire. Thot écrit les formules de protection pour le défunt de "ses propres doigts". Il est finalement celui qui émet le décret permettant au défunt de pénétrer dans le monde de la Douat ou encore de "Sortir au jour" pour revenir quelques heures dans le monde des vivants. Il peut d’ailleurs recevoir lui-même le titre de Seigneur de la Douat ; c’est à ce titre qu’il est présent lors de la sixième heure du voyage nocturne du soleil, sous l’aspect du babouin cynocéphale, tout en tenant à la main un ibis.
La fête de Thot a lieu le 19e jour du premier mois de l’année ; elle tenait une place importante dans le calendrier des fêtes dès l’Ancien Empire.
Sans doute à cause de cette relation avec les morts, il joue également le rôle de psychopompe en sorte que les Grecs l’assimilèrent, également pour cette raison, à leur Hermès. La ville de Khemenou reçut alors, ainsi qu’une autre ville située dans le Delta, le nom d’Hermopolis. Désormais Trois-fois-grand (trismégiste), Thot était alors appelé à devenir le saint patron des écrits dit hermétiques.

Cet Hermès trismégiste n’est plus Thot lui-même, mais plutôt son succédané, un alter ego hellénisé, projection de l’image phantasmatique de ce qui est l’Orient et toute sagesse, un amalgame de pensées méditerranéennes à la manière alexandrine ne contenant que des souvenirs édulcorés d’une réalité égyptienne.

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