La bataille de Qadech et les relations égypto-hittite

, par  GRIMAL Nicolas

Considérée par Ramsès II comme le plus haut fait militaire de son règne, elle est abondamment relatée sur les murs de ses temples : à Abydos, sur le mur extérieur, en trois endroits différends du temple d’Amon Rê à Karnak ( le coin nord-ouest de la cour de la cachette, la face occidentale du mur ouest de la cour du IXem pylône, et la version palimpseste du mur extérieur sud de la salle hypostyle), deux fois à Louxor (sur le mur nord du pylône et les murs de l’avant-cour), au Ramesseum (sur les deux pylônes), enfin à Abou Simbel, sur le mur nord de la grande salle sans oublier les versions sur papyri (Raifé, Sallier II, Chester Beatty, verso). Au total, treize versions au moins, combinant trois modes littéraires (« Poème », « Bulletin », et « représentation »), font de cette bataille le fait militaire égyptien le mieux documenté. Représentations et textes se combinent pour retracer cette épopée qui devient, en quelque sorte, l’archétype de la victoire égyptienne sur les pays étrangers confirmant la domination de pharaon sur l’univers. Cet ensemble reste, à travers sa phraséologie, que l’on peut tempérer grâce à une unique version akkadienne, un étonnant témoignage historique, dont voici quelques extraits :

« Or donc Sa Majesté avait mis sur pied de guerre son infanterie, sa charrerie et les Chardanes que Sa Majesté avait pris et ramenés de ses campagnes victorieuses. Ils avaient reçu tout leur équipement ainsi que les consignes de combat. »

« Sa Majesté se mit en marche vers le nord avec son infanterie et sa charrerie, et, après un départ sans encombre le neuvième jour du deuxième mois de l’été de l’an 5, Sa Majesté passa la forteresse de Silé, fort comme Montou quand il s’avance. Tout les pays de trembler devant lui et leurs chefs d’apporter leurs tributs : tous les rebelles courbent l’échine par crainte de l’autorité de Sa Majesté ! Ses troupes marchent sur les pistes comme s’ils étaient sur les routes d’Égypte(…) » (KRI II 11,1-13,15).

Les Egyptiens arrivent à proximité de Qadech :

« Or le vil Hittite y était venu, après avoir réuni en fédération avec lui tous les pays jusqu’à la mer : le pays hittite était venu tout entier, et également le Naharina, celui d’Arzawa et des Dardaniens, celui de Kechkech, ceux de Masa, ceux de Pidasa, celui d’Irouna, celui de Karkisa, Lukka, Kizzuwatna, Karkémish, Ougarit, Kedys, le pays de Nougès tout entier, Mouchanet et Qadech (…). Ils couvraient monts et vallées, telle une multitude de sauterelles. Ils n’avaient rien épargné de l’argent de son pays et s’était dépouillé de tous ses biens pour les donner à ces pays, afin qu’ils l’accompagnent à la guerre. » (KR/ II 16,1-20,10).

L’armée hittite, embusquée derrière Qadech, laisse passer la première division égyptienne, puis fond sur la deuxième, pendant que la troisième traverse le gué de Chabtouna :

« Ils firent alors une sortie au sud de Qadech, prenant de plein fouet l’armée de Prê qui s’avançait sans se douter de rien et n’étant pas sur ses gardes. Alors l’infanterie et la charrerie de Sa Majesté plièrent devant eux. Sa Majesté, Elle, stationnait au nord de la ville de Qadech, sur la rive orientale de l’Oronte. On vint rapporter l’évènement à Sa Majesté. Sa Majesté jaillit comme son père Montou. Elle prit Ses armes de combat, enfila Sa cotte de mailles : c’était Baal en action ! Le grand cheval qui portait Sa Majesté, c’était Victoire-dans-Thèbes de la grande écurie d’Ousirmaâtrê-l’élu de Rê, l’aimé d’Amon. » (KRI II 26,7-29,16).

« Sa Majesté piqua des deux et fonça dans l’ost du vil Hittite, toute Seule, sans personne avec Elle ! Sa Majesté s’avança pour jeter un coup d’œil autour d’Elle et Se vit entourée de deux mille cinq cent chars qui convergeaient vers Elle et de tous les éclaireurs du vil Hittite et des nombreux pays qui l’accompagnaient (…) » KRI II 30,1-31,15).

Abandonné de ses hommes, le roi se tourne vers Amon :

« Je t’appelle, mon père Amon.
Je suis au milieu d’une foule inconnue.
Tous les pays étrangers se sont ligué contre moi,
Et je me retrouve seul, sans personne.
Mes nombreuses troupes m’ont abandonné,
Et nul dans ma charrerie n’a souci de moi.
J’ai beau crier vers eux,
Aucun d’eux n’entend mes appels.
Je sais qu’Amon me sera d’un plus grand secours
Que des milliers de fantassins,
Des centaines de milliers de chars,
Dix mille frères et enfants,
Unis dans un même élan (…).
Voilà que j’étais en prières au fin fond des pays étrangers ;
Et ma voix fut entendue dans l’Héliopolis du Sud.
Je m’aperçus qu’Amon répondait à mon projet :
il me tendit la main, et je m’en réjouis.
Il me parla par-derrière, comme s’il avait été tout près :
« Courage ! je suis avec toi :
Je suis ton père et je te prête main forte.
Je vaux mieux que cent mille hommes :
Je suis le maître de la victoire et j’aime la vaillance ! ».
(KRI II 39,13-44,5).

Galvanisé par la présence du dieu, le roi taille en pièces les ennemis et fustige la lâcheté de ses troupes.

Mouwatalli envoie le lendemain à Ramsès II une demande d’armistice :

« Tom humble serviteur proclame hautement que tu es le fils de , issu physiquement de lui et à qui il a remis tous les pays réunis. Pour ce qui est du pays d’Égypte et du pays hittite, ce sont tes serviteurs ; ils sont à tes pieds : c’est ton père, le divin , quitte les a donnés. N’use pas de ton pouvoir sur nous ! Oui, ton autorité est grande et ta force pèse lourdement sur le pays hittite. Mais est-il bon que tu tues tes serviteurs, le visage terrible contre eux, sans merci ? Regarde : hier tu as passé la journée à tuer cent mille hommes, et aujourd’hui tu es revenu et n’épargnes pas d’héritiers. Ne pousse pas trop ton avantage, roi victorieux ! La paix est meilleure que la guerre. Donnes-nous le souffle de vie ! » (KRI II 92,6-95,11).

Ramsès II se retire après une victoire qui n’en est pas une : il a seulement sauvé son armée et, à peine a-t-il le dos tourné que Mouwatalli destitue le prince d’Amourrou Benteshina, qu’il remplace par Chili, mettant fin à l’existence de la province d’Oupi. Il crée un véritable glacis anti-égyptien en Syrie. Pendant ce temps-là, la situation évolue entre les Hittites et l’Assyrie : Adad-Nirari Ier soumet le Hanilgalbat, c’est à dire le cœur du Mitanni entre le Tigre et l’Euphrate, qui était passé du coté de Mouwatalli. Mais à chacun son « second front » : Ramsès II doit faire face à l’ouest à des incursions libyennes qui le contraignent à édifier une chaîne de forteresse de Rakotis à Mersa Matrouth pour contrôler les déplacements des nomades.

Lorsqu’il se tourne vers la Syrie, en l’an 7, il doit tenir compte de nouveaux royaumes qui évoluent dans la mouvance hittite, celui de Moab et Edom-Seir, en plus des bandes de Chosou qui font de fréquentes incursions en Canaan. Pour en venir à bout, il adopte un mouvement en tenaille en séparant son armée en deux. Un corps commandé par son fils Amonherkhépechef, chasse les Chosou à travers le Néguev jusqu’à la mer Morte, prend Edom-Seir, puis avance en Moab jusqu’à Raba Batora. Dans le même temps, Ramsès II marche sur Jérusalem et Jéricho, entre en Moab par le nord, prend Dibon et fait sa jonction avec Amonherkhépechef. Les deux armées marchent ensemble sur Hesbon et Damas à travers l’Ammon et s’emparent de Koumidi : les égyptiens ont repris la province d’Oupi.

En l’an 8-9, les égyptiens confortent leur positions par une nouvelle campagne syrienne. Ils franchissent les monts de Galilée et occupent Acre. De là, ils remontent vers le nord le long de la côte, s’assurant au passage de Tyr, Sidon, Byblos, Irqata et Simyra, au nord de Nahr el-Kelb. Ils poussent jusqu’à Dapour, dans laquelle sera élevée une statue de Ramsès II, et atteignent Tounip, où l’on n’avait pas vu un égyptien depuis cent vingt ans !

Ramsès II a ainsi coupé Qadech et Amourrou du Nord, profitant des difficultés grandissantes qui font perdre du terrain aux Hittites tant en Syrie, où Benteshina reprend le pouvoir à la faveur de l’avancée égyptienne, qu’en Naharina. En effet, Salmanazar Ier est monté sur le trône d’Assyrie, et il réduit définitivement Hanilgalbat. L’empire hittite, menacé de l’extérieur, ne l’est pas moins à l’intérieur. Une crise dynastique vient en effet de s’ouvrir à la mort de Mouwatalli : un bâtard, Urhi-Teshub, prend sa succession sous le nom de Mursili III, spoliant son oncle Hattusili qu’il exile à Hapkis et laissant au roi de Karkémish le soin d’affronter les égyptiens. Voulant reprendre Hapkis à son oncle, il se fait battre. Hattusili III récupère son trône et exile son niveau en Syrie du Nord où celui-ci tente de nouer des contacts avec la Babylonie, alors en lutte ouverte avec l’Assyrie et l’Elam. Hattusili III éloigne encore ce neveu encombrant, peut-être à Chypre, et tente à son tour un rapprochement avec la Babylonie en essayant d’obtenir la paix avec Salmanazar.

C’est le tournant des relations égypto-hittites. En l’an 18 de son extradition. Ramsès II met l’armée en alerte et fait une campagne en Edom et Moab pour mater la rébellion des princes locaux et rentre en Egypte par Canaan. Trois ans plus tard, il signe avec Hattusili III le premier traité d’Etat à Etat de l’Histoire, dont un double était conservé dans les deux capitales, transcrit dans la langue de chacun des deux empires. Le hasard a voulu que ces versions parallèles soient conservée de part et d’autre. La version égyptienne est la copie du texte original qui avait été gravé sur une tablette d’argent. Elle est reportée sur deux stèles, l’une à Karnak, l’autre au Ramesseum (KRI II 225-232). Ce traité, qui comporte des clauses pour les opposants politiques, fonde une paix durable, puisque tout au long du règne de Ramsès II, les deux pays ne s’affrontent plus. Des relations personnelles se nouent entre les deux familles régnantes, que l’on peut suivre à travers vingt-six lettres adressées à Hattusili III et treize à son épouse Puduhepa. Les membres de chaque famille échangent correspondance et présents. Ramsès II épouse même deux princesses hittites : la première après sa deuxième fête Sed, en l’an 33 de son règne. Il part à sa rencontre en un grand cortège pacifique qui rejoint son homologue hittite à Damas, où les deux armées fraternisent. L’évènement est commémoré par une stèle dont des copies sont affichées à Abou Simbel, Éléphantine, Karnak, Amara-ouest et Akcha. Le prince héritier hittite, le futur Tudhliya IV, visite l’Égypte en l’an 36, suivi peut-être par son père Hattusili III en l’an 40. Quatre ans plus tard, Ramsès II épouse une deuxième princesse hittite, et les relations pacifiques se poursuivront sous le règne de Tudhliya IV et Arnuwanda III. La tradition a d’ailleurs gardé le souvenir de ces échanges amicaux entre les deux pays, qui sont évoqués à l’époque ptolémaïque dans un texte apocryphe relatant l’envoi d’une statue guérisseuse du dieu Chonsou à la princesse de Bakhtan par le roi d’Égypte (Louvre C2)

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