La dynastie des Divines Adoratrices

, par  JACQ Christian

Maât-ka-Rê

Fille du Pharaon Psousennès 1er (1040-993 av. J.-C. Maât-ka-Rê, « la puissance créatrice de la lumière divine est la Règle », fut la première Divine Adoratrice. Elle inaugura une sorte de dynastie qui comprit douze femmes [1]. Sa prise de fonction marque un net changement par
rapport aux « épouses du dieu » qui la précédèrent, puisque son nom Maât-ka-Rê est inscrit dans un cartouche. Son sarcophage en bois [2] fut retrouvé, en 1875, dans la fameuse cachette de Deir el-Bahari. Le visage de la première Divine Adoratrice, gravé à la feuille d’or, est d’une beauté souveraine. Coiffée d’une perruque à longues mèches enserrée par un diadème d’uræus, le corps couvert de symboles et de divinités protectrices, elle a un regard à la fois vif et profond. L’égyptologue français Daressy avait vu juste en affirmant que cette fille du roi et de la grande épouse royale avait observé un célibat sacré, se mariant au seul dieu Amon. Il fut contredit par son confrère Maspero qui, dans le cercueil de Maât-ka-Rê, avait constaté la présence d’une momie d’un bébé, semblant prouver que cette grande dame était morte en couches. Pourtant, on disposait bien d’informations certifiant l’existence d’un grand interdit exigeant que cette grande prêtresse n’épousât pas un mortel et n’eût pas d’enfant. Le bébé de Maât—Ka-Rê remettait en cause ce que l’on croyait savoir de sa fonction. La radiographie vint au secours de l’égyptologie pour rétablir la vérité. Des universitaires américains prouvèrent que cette momie gênante était celle... d’un singe ! pour le voyage, la Divine Adoratrice ne s’était pas séparée de son animal préféré.

Karomama

Sur la deuxième Divine Adoratrice, Hénout-taoui, « la souveraine des Deux Terres », qui fut en fonction pendant la première moitié du Xe siècle av. J .-C., et sur la troisième, khyt-ousekhet, « la puissante déesse Méhyt », aimée de Mout, qui officia pendant la seconde moitié du même siècle, nous ne savons presque rien. En revanche, Karomama [3] , « aimée de Mout, Mout est la primordiale », qui fut Divine Adoratrice pendant la première moitié du IXe siècle, a acquis une certaine célébrité, due à une statuette de bronze qui l’immortalise. Dans une lettre écrite le 27 décembre 1829, Jean-François Champollion la décrit en ces termes : J’apporte au Louvre le plus beau bronze qui ait jamais été découvert en Egypte. C’est une statuette entièrement incrustée en or de la tête aux pieds. C’est un petit chef-d’œuvre sous le rapport de l’art et une merveille sous celui du travail d’exécution. Je suis sûr que vous embrasserez la princesse sur les deux joues malgré l’oxyde qui les masque tant soit peu et qui s’est fait jour en forme de bosse entre les deux épaules. C’est une pièce capitale. Portant un grand collier et de délicats bijoux, Karomama est vêtue d’une robe plissée ; de grandes ailes enveloppent le bas du corps, faisant de la Divine Adoratrice une femme-oiseau. La statuette est incrustée d’or, de cuivre et d’argent. Des feuilles d’or recouvraient les bras, les mains, les pieds et les plis du vêtement. Une inscription nous apprit que c’était le directeur du Trésor et des chambellans qui avait placé la statue de la souveraine, Karomama, à l’intérieur du temple pour que lui soient adressés de pieux hommages. La femme tend d’ailleurs les bras devant elle ; elle accomplissait le rite consistant à faire bruire deux sistres ,lesquels ont disparu. Ce type de statuette, montrant la Divine Adoratrice attirant vers la terre l’influence bienveillante des divinités, était portée en procession. Karomama, « à la belle démarche dans la gloire d’Amon », jouit d’une si grande réputation que fut construite pour elle une chapelle funéraire dans l’enceinte du Ramesseum, le temple des millions d’années de Ramsès II [4].

Chépénoupet 1er

À la cinquième Divine Adoratrice, Kédémérout, dont le dossier historique est quasiment vide, succéda Chépénoupet 1er, « le don d’Oupet », cette déesse Oupet est peut-être l’incarnation de la fécondité spirituelle. Fille du Pharaon libyen Osorkon III, Chépénoupet vivait encore en l’an 700 av. J.-C. ; elle fut reproduite dans la chapelle d’Osiris, régent de l’éternité, à Karnak. La chapelle de Médinet Habou fut malheureusement détruite. Pendant son règne, Piânkhyvint du lointain royaume de Napatapour rétablir l’ordre en Égypte et mettre fin à la division entre le Nord et le Sud. Très attaché aux anciennes traditions, Piânkhyveilla au rétablissement des cultes, de leur rigueur et leur magnificence, et préserva l’institution sacrée des Divines Adoratrices.

Relief représentant la déesse Hathor-Sothis allaitant la divine adoratrice Chepenoupet Ire

Aménirdis l’ancienne

Fille du roi éthiopien Kachta, Aménirdis, dont le nom était suivi de l’épithète « la perfection de Mout est rayonnante », eut un long règne. C’est à Karnak, en 1858, que Mariette découvrit une statuette la représentant sur les genoux du dieu Amon, dans un état d’abandon amoureux qui illustrait l’union métaphysique avec Je principe créateur. Cette Divine Adoratrice laissa des traces de son activité architecturale sur le site de Karnak et à Médinet Habou, où sa très belle chapelle est pourvue d’une remarquable voûte de pierre. De nombreuses scènes rituelles ornent les murs. La chapelle avait reçu un abondant matériel funéraire, notamment une table d’offrandes et des statues d’Osiris au nom d’Aménirdis. Elle participa à des rites de fondation et dirigea une cour placée sous la responsabilité d’un grand intendant nommé Harwa. C’est d’ailleurs ce dernier qui, en tant que prêtre d’Anubis, organisa les funérailles d’Aménirdis l’ancienne son culte funéraire. Grâce à Mariette, librettiste d’opéra pour un temps, la mémoire de cette Divine Adoratrice survécut, quoique déformée, dans Aïda, l’opéra de Verdi.

Relief représentant la divine adoratrice Amenirdis Ire - Temple d’Osiris Heka-Djet à Karnak

khépénoupet II

A partir de 700 av. J .-C., et pour une cinquantaine d’années, c’est la fille du conquérant Piânkhy, Chépénoupet Il, qui fut la huitième Divine Adoratrice, traversant trois règnes de Pharaons. Certains de ses portraits la dépeignent comme une Africaine aux pommettes proéminentes, aux hanches et aux fesses prononcées. Son règne marque une véritable emprise sur la région thébaine ; maître d’œuvre de plusieurs chapelles funéraires, à Karnak et à Médamoud, elle apparaît souvent seule, hors de la présence de Pharaon, qui lui faisait pleinement confiance pour administrer la région. Dirigeant le culte, célébrant une fête de régénération, Chépénoupet II fut qualifiée de « souveraine du Double Pays ». A Médinet Habou, elle fit construire et décorer la chapelle funéraire de sa « mère » Aménirdis. Comme « fille », elle adopta sa nièce Aménirdis II, dite « la jeune », qui était la fille du Pharaon éthiopien Taharqa. Chépénoupet II assista au départ des Ethiopiens et vécut les débuts de la XXVle dynastie, dont le premier Pharaon fut Psammétique 1er. « Aimée de Tefnout », Aménirdis la jeune vécut dans l’ombre de sa puissante « mère ». Lui succéda la fille du roi Psammétique 1er (664-610), Nitokris I, dite « la grande ».

Tête de la femme d’Amon, Chepenoupet II fille du roi Piânkhy, coiffée de la couronne d’Hathor
Coffret en bronze au nom de Chepenoupet II conservé au Musée du Louvre

Nitokris la grande

La dixième Divine Adoratrice inaugure la période dite « saïte « , pendant laquelle des Pharaons originaires de la ville de Saïs, dans le Delta, prirent modèle sur l’Ancien Empire et revinrent aux valeurs de l’âge d’or, s’inspirant notamment des Textes des Pyramides. Est-ce la raison pour laquelle cette forte personnalité prit le nom de Nitokris, celui d’une reine Pharaon de ces hautes époques ? La « stèle d’adoption » de Nitokris, érigée à Karnak, nous permet de connaître les circonstances de l’événement. En l’an 9 du règne de Psammétique 1er, en 655 av. J.-C., Nitokris quitta la résidence royale de Saïs, la cité de la déesse Neith. À bord d’un bateau officiel, accompagné d’une nombreuse flottille, elle prit la direction de Thèbesqu’elle atteignit seize jours plus tard. Du débarcadère au temple, Nitokris fut transportée dans une chaise à porteurs neuve, plaquée d’or et d’argent. Chépénoupet II accueillit celle qui devait lui succéder, en présence de nombreux dignitaires et ritualistes. Auparavant, avait fallu convaincre Montouemhat, le riche et influent gouverneur de Thèbes ; ce dernier se plia aux exigences de Pharaon et participa aux cérémonies d’investiture. Quand Chépénoupet donna rituellement à Nitokris tout ce qu’elle possédait, Thèbes reconnut l’autorité du souverain saïte. En entrant en fonction, la nouvelle Divine Adoratrice incarnait l’union du Nord et du Sud, de la Basse et de la Haute-Égypte. Son intronisation était donc un acte politique majeur, destiné à recréer un royaume cohérent après une période perturbée. Nitokris restaura le palais des Divines Adoratrices ; les autels, le pavement de pierre et la cuisine furent refaits à neuf. Neuf cents hectares, prélevés sur sept provinces de Haute-Egypte et quatre de Basse-Egypte, formèrent son domaine. Chaque jour, le clergé d’Amon offrirait au personnel de la Divine Adoratrice 190 kilos de pain, du lait, des légumes, des gâteaux, des grains. Chaque mois, trois bœufs, cinq oies, vingt jarres de vins et autres nourritures. Quant au grand intendant, il était comparé au ka du roi ; autrement dit, il devait apportait à la Divine Adoratrice l’énergie indispensable pour accomplir sa tâche. Une admirable statue en schiste vert, haute de 96 cm, représente la déesse Thouéris, hippopotame femelle debout, pourvue de bras et s’appuyant sur le signe hiéroglyphique de la protection magique [5] ; l’œuvre se trouvait à l’intérieur d’un naos en calcaire, percé d’une ouverture par laquelle la déesse regardait vers l’extérieur. Sur ce naos est figuré Nitokris, qui fait l’offrande du sistre à la déesse, en compagnie de la confrérie des sept Hathor, jouant du tambourin. Thouéris, « la grande mère « , et la Divine Adoratrice devenaient ainsi indissociables. En 594 av. J .-C., après un long règne, la « mère « Nitokris la grande adopta la « fille » Ankhnes-néferibrê. Elle lui révéla les secrets de la fonction, lui apprit à gouverner et mourut en l’an 4 du Pharaon Apriès, en 585, au terme de quelques années de règne commun avec la onzième Divine Adoratrice.

La divine adoratrice Nitocris Ire - Relief de la chapelle quelle fit édifier à Karnak

Ankhnes-néferibrê

Fille du roi Psammétique II, Ankhnes-néferibrê avait été accueillie à Thèbespar Nitokris. Cette dernière lui avait ouvert les portes de la demeure d’Amon et l’avait mise en présence du dieu caché. Comme Pharaon, Ankhnes-néferibrê avait accompli le rite de la « montée vers le temple « . Dans le secret du sanctuaire, elle avait été couronnée, revêtue de ses vêtements et de ses ornements rituels. Sa titulature faisait d’elle « la grande chanteuse, celle qui porte des fleurs, celle qui est à la tête de la lignée d’Amon « et aussi « le premier prophète d’Amon ». Autrement dit, Ankhnes-néferibrê était placée à la tête de la hiérarchie thébaine et devenait la supérieure de tous les prêtres de Karnak. Le scribe du livre divin enregistra les détails de la cérémonie, constatant que la Divine Adoratrice, digne de toutes les louanges, douce d’amour, régnait sur le circuit du disque solaire. Pour manifester sa joie, elle joua des sistres et psalmodia, de sa belle voix, un chant sacré. Le nom de la onzième Divine Adoratrice signifie « Que Pharaon vive pour elle, parfait est le cœur de la lumière divine ». Aimée de Mout, régente de la perfection, Ankhnes-néferibrê entra pleinement en fonction douze jours après la mort de Nitokris la grande. Elle fit bâtir une porte jubilaire à Karnak-Nord, deux petites chapelles sur l’allée conduisant au temple de Ptah, une chapelle d’Osiris, et eut un long règne d’environ soixante-dix ans. Lorsqu’elle sentit ses forces décliner, elle choisit comme « fille » Nitokris II, fille du Pharaon Amasis, et lui transmit sa charge de premier prophète d’Amon.

Nitokris II

La douzième Divine Adoratrice devait être la dernière représentante de cette extraordinaire lignée de grandes prêtresses, En 525, en effet, les Perses envahirent l’Egypte et dévastèrent Thèbes. Leur chef, Cambyse, aurait même violé la tombe d’Ankhnes-néferibrê, à Deir el-Médineh, et brûlé sa momie. Le sarcophage de cette grande dame, par bonheur, échappa à la destruction ; l’expédition française de 1832 le retrouva, mais les pouvoirs publics ne le jugèrent pas assez intéressant pour l’acheter. Plus perspicaces, les Anglais s’emparèrent de ce chef-d’œuvre, aujourd’hui exposé au British Museum. Il est couvert de textes d’une importance capitale qui retracent la destinée spirituelle de la Divine Adoratrice. Quel sort les barbares perses réservèrent-ils à la dernière Divine Adoratrice ? Nous l’ignorons.

La divine adoratrice Ânkhnesnéferibrê - Relief provenant de la chapelle qu’elle fit édifier à Karnak

l’appel des Divines Adoratrices

Parmi les richesses architecturales du grand temple de Médinet Habou, sur la rive ouest de Thèbes, il y a les chapelles des Divines Adoratrices. Sur l’un des linteaux on peut lire cet « appel aux vivants «  : Vous, Vivants qui êtes sur terre et qui passez par cette demeure de l’énergie créatrice (ka) que Chépénoupet II construisit pour son père, le dieu Anubis, lequel préside au pavillon divin, et qu’elle construisit aussi pour la Divine Adoratrice, Aménirdis, la voix juste, de même que vous aimez vos enfants et voulez leur voir conserver vos fonctions, vos demeures, vos bassins et vos canaux, conformément à ce qui vous fut souhaité quand vous les construisiez et les creusiez vous-mêmes de même que vous respirez le doux souffle parfumé de la grande vallée et suivez le dieu vénérable, à la grande puissance, lors de chacune de ses magnifiques processions, de même que vous célébrez les fêtes du grand dieu qui est à Médinet Habou et que vos épouses accomplissent les rites pour Hathor, souveraine de l’Occident, elle qui leur permet de porter mâles et femelles sans maladie et sans souffrance, je vous en prie : Prononcez la formule « Offrande que donne Pharaon ».

Relief représentant les divines adoratrices Chepenoupet II et Amenirdis II

Source : Les égyptiennes par Christian Jacq, édition Librairie Académique Perrin 1996.
Photos : © Wikipedia.org

[1Pour la liste des épouses du dieu et des Divines Adoratrices, voir LdÄ 792 sq.

[2Musée du Caire, CG 61028.

[3Le sens du nom ka-ro-mâmâ est inconnu

[4Sur Karomama, voir J. Yoyotte, BSFE 64, 1972, p. 31 sq.

[5Musée du Caire, CG 39194.

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