Le Pharaon illuminé

, par  GORE Rick

Un matin de l’an 1353 av. J.-C., un jeune pharaonse lève avant l’aube pour saluer le soleil avec un poème qui lui est cher et qu’il a peut-être composé. « Magnifique, tu surgis à l’horizon du ciel », prie-t-il alors que l’astre commence à baigner Thèbes, la capitale de l’Égypte. Pour lui, les rayons solaires sont l’incarnation de l’antique dieu Aton, qu’il vénère par-dessus tout. « Oh, vivant Aton, source de vie. [ . . . ] Oh, dieu unique et sans nul autre à ses côtés ! Tu crées la Terre selon tes voeux. [ . . . ] Je te porte dans mon coeur, et personne ne te connaît si ce n’est ton fils. » Ce n’est pas un matin comme les autres pour le roi - ni pour l’Égypte ancienne. Le pharaon Aménophis III -est mort, et son fils a désormais le pouvoir d’élever Aton au-dessus de tous les autres dieux du panthéon égyptien, y compris le tout-puissant Amon qui a régné sur Thèbes en tant que roi des dieux pendant des siècles.

Ce jeune homme énigmatique va bientôt prendre pour nom Akhenaton, « le serviteur d’Aton ». Avec la reine, la légendaire Néfertiti, il plongera l’Égypte dans une révolution religieuse qui ébranlera des centaines d’années de tradition. Il élèvera Néfertiti au statut de divinité, lui attribuant peut-être plus de pouvoir qu’aucune autre souveraine n’en avait détenu jusqu’alors. Et il abandonnera Thèbes pour bâtir une nouvelle capitale aux proportions gigantesques, l’actuelle Tell el-Amarna.

Ruines de Tell el-Amarna

On a appelé Akhenaton, Néfertiti et Toutankhamon - peut-être le fils d’une épouse secondaire d’Akhenaton - « les pharaons du Soleil ». Leur règne fut bref. Celui d’Akhenaton dure dix-sept ans et, quelques années après sa mort, en 1336 av. J.-C., l’ancienne orthodoxie est rétablie. Bientôt, les ennemis d’Akhenaton détruisent ses statues, démolissent ses temples et entreprennent de débarrasser les archives historiques de toute trace de lui et de Néfertiti.

Les égyptologues s’efforcent de reconstituer l’histoire de ce couple renégat qui, emporté par la ferveur religieuse, mène le vaste et puissant Empire égyptien au bord de la ruine. « Vous ne trouverez jamais deux spécialistes d’accord sur cette période », déclare l’égyptologue britannique Nicholas Reeves. Barry Kemp, archéologue de l’université de Cambridge, est encore plus pessimiste : « Dès qu’on commence à écrire sur ces personnages, on entre dans la fiction. »

On pourrait appliquer ce jugement aux portraits d’Akhenaton et de Néfertiti qui nous sont parvenus. Certains des plus somptueux, découverts par des archéologues allemands entre 1911 et 1914, sont au Musée égyptien de Berlin. « Vous voyez, elle est belle comme jamais », dit le conservateur Rolf Krauss tandis que nous pénétrons dans une salle où trône un buste peint de Néfertiti, célèbre dans le monde entier. Dans la pénombre de la pièce, des projecteurs illuminent le cou gracile de la reine, son visage à la symétrie parfaite et sa haute couronne bleue. Comme d’autres experts, Rolf Krauss se demande si Néfertiti ressemblait réellement à ce buste- certains pensent qu’il servait essentiellement de modèle aux artistes pour qu’ils puissent réaliser d’autres statues de la reine. Pourtant, Néfertiti est rarement semblable d’un portrait à l’autre- et ils sont nombreux. Le conservateur me montre une statue la représentant en femme plus âgée. Le visage est ridé et les seins pendent. Au Musée égyptien du Caire se trouvent des statues colossales d’Akhenaton. Le visage est anguleux et allongé, comme le menton ; les yeux mystiques et rêveurs ; les lèvres immenses et pulpeuses. S’il porte la coiffe du pharaonet s’il tient les symboles royaux traditionnels la crosse et le fléau - sur la poitrine, celle-ci est chétive et le torse est prolongé d’un ventre voluptueux et de larges hanches féminines. Ces étranges images - comme tant d’autres - d’Akhenaton ont, pendant des décennies, conduit les historiens à penser qu’il souffrait d’une maladie déformante. Cependant, beaucoup d’entre eux estiment que l’apparente bisexualité des colosses pourrait s’expliquer par la nouvelle religion, car Aton revêtait les deux aspects, masculin et féminin. Ils font aussi remarquer qu’au début de son règne, Akhenaton est un jeune homme rebelle luttant contre une religion établie. Désirant rompre avec un bon millier d’années de pesanteur artistique, il ordonne aux créateurs de représenter le monde tel qu’il est réellement. Au lieu de dépeindre, à la manière classique et figée, un pharaonau physique parfait, frappant l’ennemi ou délivrant des offrandes aux dieux, les artistes donnent au nouveau roi une apparence plus réaliste. Jamais auparavant, ils n’avaient pris l’habitude de représenter le pharaon dans des situations intimes - entourant Néfertiti de son affection ou jouant avec ses enfants. Ils illustrent aussi des scènes de la vie de tous les jours et de la nature : le blé qui ondule au vent, des paysans travaillant aux champs, des oiseaux qui s’envolent. En fait, Akhenaton a libéré une énergie créatrice qui devait engendrer la plus belle période, peut-être, de l’art égyptien. « On pourrait le comparer à un gourou », formule Rita Freed, égyptologue au musée des Beaux-arts de Boston. Les experts se demandent toujours si on peut le considérer comme le premier monothéiste. Il croit en un dieu suprême unique, un créateur tout-puissant qui se manifeste à la lumière du soleil. Mais il se perçoit comme une extension de ce dieu, tout comme Néfertiti. À ses yeux, son épouse et lui sont également dignes d’adoration.

La rebélion D’Akhenaton commence sous le règne de son père, le pharaon Aménophis III, qui dure trente-sept ans, à l’âge d’or de l’Empire égyptien. Puisant dans les richesses de cet empire, Aménophis III édifie un ensemble de monuments sans précédent. Parmi ceux-ci figurent les constructions complexes de Karnaket de Louqsor, centres religieux dédiés au dieu Amon, patron de Thèbes.

Le pouvoir d’Amon se renforce lorsque Thèbes reprend, vers 1520 av. J.-C., le contrôle de l’Égypte. Son nom signifie « celui qui se cache » ; il demeure dans le sanctuaire de son temple, à Karnak, où ses ptres nourrissent, lavent et habillent une statue qui le représente. Amon se confond bientôt avec , l’ancien dieu du soleil et devient Amon-. Le pharaonlui-même est considéré comme le fils d’Amon-. Son autorité divine ne peut être renouvelée que par « celui qui se cache », une fois l’an, durant la fête d’Opet.

Vers la fin de son règne, Aménophis III- peut-être irrité par les frictions politiques avec les prêtres d’Amon - décrète qu’il n’est pas seulement le fils d’Amon mais aussi l’incarnation de , et, par conséquent, au moins l’égal d’Amon. Il commence à faire édifier des monuments consacrant son propre caractère divin, dont un immense temple funéraire en face de Thèbes, sur l’autre rive du Nil. Ce temple contient deux statues en quartzite à son effigie - de 20 m de hauteur, pour un poids de 650 t -aujourd’hui baptisées « colosses de Memnon ».

Le décor est ainsi planté pour l’entrée en scène d’Akhenaton, qui monte sur le trône sous le nom d’Aménophis IV. Il est sans doute déjà marié à Néfertiti, peut-être même depuis l’enfance, comme l’avaient été le père d’Akhenaton et sa mère, la reine Tiyi.

Personne ne sait d’où vient Néfertiti. Son nom, qui signifie « la belle est arrivée », a conduit des historiens à penser qu’elle était née à l’étranger, mais nombre d’entre eux estiment désormais qu’elle est issue de l’actuelle ville d’Akhmîm, appartenant à la même et puissante famille que la reine Tiyi. Quel que fût son lieu de naissance, Néfertiti participe dès le début à la révolution menée par Akhenaton.

L’HISTOIRE EFFACÉE. « Le cartouche de Néfertiti a été détaché, au burin, de cette pierre, dit l’archéologue Barry Kemp (ci-dessus), peut-être pour "adapter" le temple au nouveau régime. » Des murs de pierres de 35 kg - sur celle-ci (à droite) des scribes inventorient des stocks de pain - ont été démontés et réutilisés par des rois suivants. « La taille des blocs facilitait la construction des édifices aussi bien que leur destruction. »

« C’est ici qu’il a commencé », dit Rita Freed, devant les portes imposantes de Karnak, dont le site s’étend sur plus de 100 ha près de la Louqsor moderne. Le soleil nous assomme, force implacable pénétrant la brique, les murs, les statues, et amollissant la foule des visiteurs avançant péniblement entre les portes.

Nous avançons vers un relief de 12 m de haut qu’Akhenaton a fait sculpter sur une paroi du temple d’Amon- peu après avoir accédé au trône. C’est une traditionnelle « scène de bataille » pharaonique : Akhenaton tient ses ennemi." par les cheveux et s’apprête à les tuer.

« C’était un projet de grande envergure, poursuit Rita Freed. Mais il reste inachevé. À un moment donné, Akhenaton a dit : "Arrêtez tout." » « Sa vision des choses est étrange et nouvelle, explique Robert Vergnieux, de l’université de Bordeaux. Puisque le dieu des Égyptiens est désormais le soleil, ils n’ont plus besoin d’enfermer des statues dans de sombres sanctuaires. Alors, ils construisent des temples sans toit et célèbrent leurs rituels à l’air libre. »

« Pendant quelque temps, les Égyptiens croient que le dieu-soleil est revenu sur terre sous les traits de la famille royale, poursuit Ray Johnson. Il y a un enthousiasme collectif qui se traduit dans les arts et l’architecture. Tout le pays est en liesse. C’est l’une des périodes les plus étonnantes de l’Histoire mondiale. »

Mais personne ne connaît l’ampleur exacte du soutien populaire dont bénéficie Akhenaton. Pour certains érudits, dont Sigmund Freud, Akhenaton est un visionnaire, un prophète dont la forme de monothéisme inspirera d’une certaine façon Moïse, un siècle plus tard. Ce qui amuse beaucoup des experts comme Rolf Krauss : « C’est un horrible tyran que le hasard a doté d’un goût artistique très sûr », juge-t-il.

Par la foi ou par la force, Akhenaton modifie Thèbes de fond en comble pendant les quatre premières années de son règne ; à Karnak, il fait construire quatre nouveaux temples dédiés à Aton autour de celui d’Amon. Certains pensent qu’il a essayé de fondre les deux dieux en un.

Pour bâtir rapidement ces grands édifices, les ingénieurs d’Akhenaton mettent au point une nouvelle technique de construction. Comme les temples d’Aton sont dépourvus de toit, il n’est pas nécessaire que les murs soient aussi solides qu’avant. Au lieu d’énormes blocs de pierre, les ouvriers taillent des blocs assez légers pour être portés par une seule personne. Les fouilleurs du début du XXem siècle ont appelé ces blocs - d’environ 50 cm de long Sur 25 cm de large et de haut- talatats, d’après ta la ta qui signifie « trois » en arabe. Chaque talatat est environ longue comme trois mains. Les maçons d’alors s’en servent comme de briques pour construire les immenses structures en plein air d’Akhenaton.

Beaucoup sont décorées de scènes peintes, inspirées de la vie du pharaonet de Néfertiti. D’autres, d’images de la vie quotidienne en Égypte : on y voit des gens du peuple occupés à nourrir les vaches, à faire du pain ou de la bière.

Les blocs taillés sont découverts sur le site de Karnak dans les années 1840.Ils fournissent aux égyptologues les premiers indices de l’existence d’Akhenaton, qui avait totalement disparu des anciens documents historiques. Le nouveau pharaona eu des ennemis dès le début de son règne, malgré l’enthousiasme qu’il suscitait. Il dépensait sans compter pour ses premiers monuments dédiés à Aton et taxait les ptres d’Amon tandis qu’il « rétrogradait » l’ancien roi des dieux. Dès sa quatrième année de règne, la tension était grande. La cinquième marque véritablement un tournant. « Akhenaton ne dit pas ce qui s’est réellement passé, mais cela l’a mis en colère, dit Bill Murnane, spécialiste d’Amarna à l’université de Memphis. Je crois que les prêtres se sont rebellés. Alors, le pharaona brutalement quitté Thèbes. »

Le site qu’il choisit pour sa nouvelle capitale se situe à 280 Kms au nord de Thèbes, sur la rive orientale du Nil, dans une vallée déserte entourée de hautes collines calcaires. Il a déjà visité cet endroit, et le spectacle du soleil levant au-dessus des collines a dû émouvoir le jeune roi. Il nomme la cité naissante Akhetaton, ce qui signifie « horizon d’Aton ». Par des inscriptions gravées dans des stèles, le roi raconte comment Aton lui a révélé cette terre désolée en divulguant que c’était le lieu même de la création du monde. En l’espace d’un ou de deux ans, une ville gigantesque d’au moins 20000 habitants surgit au bord du fleuve.

Les archéologues contemporains appellent la région Tell el-Amarna, d’après le nom d’un village voisin. Amarna se trouve dans une zone où les intégristes musulmans mènent aujourd’hui une guerre terroriste contre le gouvernement égyptien, prenant à l’occasion des touristes pour cibles. Je m’y rends en compagnie d’un groupe réuni par le musée des Beaux-arts de Boston. Nous sommes escortés par deux tanks et des soldats armés de fusils automatiques. Quand nous quittons la rive gauche du fleuve, à bord du bac qui doit nous conduire jusqu’aux ruines, nous sommes précédés par un bateau de la police où des marins sont postés derrière des mitrailleuses. Mais à Tell el-Amarna, tout est paisible ; la rive est bordée de palmiers dattiers et de maisons en brique crue, souvent blanchies à la chaux et décorées de peintures multicolores. Un grand panneau, orné des têtes stylisées de Néfertiti et d’Akhenaton, nous accueille au débarcadère. « Soyez les bienvenus, y lit-on, la civilisation a commencé ici.

Tell el-Amarna n’est pas aussi impressionnant que Karnak, avec ses monuments grandioses. « Après la grande époque amarnienne, on a envoyé des équipes d’ouvriers récupérer la pierre », explique Barry Kemp, qui travaille sur le site depuis 1977. Mais, à son apogée, Tell el-Amarna s’étendait sur environ 12 Kms le long du Nil et jusqu’à 5 Kms à l’intérieur des terres. Une route large, parallèle au fleuve, menait aux temples et aux palais du roi. La famille royale y défilait sur des chariots en se rendant aux cérémonies. Le plus imposant des temples mesurait 750 m de long et 300 m de large. Sa cour, vaste et ouverte, était emplie de tables d’offrandes et bordée de statues du souverain.

On a appelé Tell el-Amarna « la Pompéi égyptienne ». Les monuments et les maisons ont disparu, mais les fondations sont quasiment intactes. Contrairement à ce qui est arrivé dans la plupart des cités antiques, les ruines n’ont pas été recouvertes de nouvelles structures. Tell el-Amarna offre donc l’occasion de voir comment les Égyptiens concevaient leurs villes sous le Nouvel Empire. « C’est le seul endroit où l’on puisse parcourir les rues d’une ancienne cité d’Égypte », dit Michael Mallinson, architecte auprès de la Société d’exploration égyptienne.

L’équipe de chercheurs de Barry Kemp a étudié pendant plus de vingt ans l’économie de la cité. Ils ont beaucoup appris sur la vie quotidienne en passant le sable au peigne fin, en recueillant des tessons de poterie, des bouts de verre, de résine, du pollen, des soies de porc et des restes d’insectes. Ils ont pu identifier les quartiers où l’on fabriquait les tissus et les objets en verre, où l’on parquait le bétail et où l’on abattait les porcs. Ils ont déterminé quels types d’encens on brûlait et quels poissons on pêchait. Et même quels scarabées grouillaient dans les céréales que les habitants stockaient et consommaient. Il est possible que les termites aient posé de sérieux problèmes en sapant le bois qui soutenait de nombreuses structures.

Parmi les découvertes les plus importantes de Tell el-Amarna, on compte une collection d’environ trois cent cinquante lettres diplomatiques écrites sur des tablettes d’argile. Elles ont été mises au jour vers 1887 par des paysans qui creusaient au milieu des ruines d’un édifice appelé « Bureau de la correspondance du pharaon ». Ces lettres amarniennes constituent des archives presque complètes de la correspondance entre la cour et divers souverains d’Asie occidentale.

Toushratta, roi de l’État mésopotamien de Mitanni, apparaît comme l’un des correspondants les plus éminents. Cet allié d’une importance capitale envoyait régulièrement des filles de sang royal au harem du pharaon. Kiya, une mystérieuse épouse secondaire d’Akhenaton, peut avoir compté au nombre de ces filles. On sait peu de choses de Kiya, si ce n’est qu’elle a conquis le titre de « Très Aimée ». Il se peut que le pharaonait fait ériger un grand édifice, le Palais du Nord, en son honneur. Certains historiens pensent que son importance vient de ce qu’elle a donné naissance à un héritier mâle, Toutankhamon. Néfertiti, croit-on savoir aujourd’hui, n’aurait eu que des filles.

On perd la trace de Kiya vers l’an 12 du règne d’Akhenaton. Le nom de Merytaton, fille aînée du pharaon, cache celui de cette épouse sur des fragments de pierre découverts au Palais du Nord. On peut imaginer que Néfertiti, jalouse, se soit débarrassée d’elle. Après la disparition de sa rivale, Néfertiti accède à de nouvelles fonctions, peut-être celle de coré gente avec Akhenaton.

Dans l’une des lettres amarniennes écrites à Tiyi, la mère d’Akhenaton, le souverain de Mitanni déplore que ce dernier n’ait pas envoyé les présents promis par son père : « J’avais demandé à votre époux des statues en or massif. [...] Mais voici que [...] votre fils [m’a envoyé] des statues en bois doré. Puisque l’or est aussi abondant que la terre dans son pays, pourquoi ces statues ont-elles été la source de tant de peine pour lui qu’il ne me les a pas données ? [...] Est-ce cela l’amour ? »

Reconstituion d’Akhetaton, cerclé de rouge le grand palais et le petit temple d’Aton

Pourquoi Toushratta écrit-il à Tiyi au lieu de s’adresser au pharaonen personne ? Il est possible qu’Akhenaton soit tellement préoccupé par les affaires religieuses qu’if néglige la politique étrangère. Mitanni est bientôt assiégé par les Hittites, qui menacent l’Empire égyptien au nord. Vers la fin de son règne, Akhenaton y envoie des troupes. Trop tard. Toushratta est renversé et assassiné par son propre fils.

Dans le même temps, Akhenaton doit faire face à une agitation croissante. Vers l’an 9 de son règne, les prêtres d’Amon le provoquent certainement toujours plus. Furieux, il fait fermer les temples voués à l’ex-roi des dieux et, dans toute l’Égypte, son nom et son image disparaissent à coups de burin des tombeaux et des monuments. À peu près au moment de la disparition de Kiya meurt Mâketaton, la deuxième fille d’Akhenaton. La reine Tiyi, deux autres filles et peut-être Néfertiti elle-même la suivent en quelques années. Ce nombre élevé de décès en un si bref laps de temps amène certains chercheurs à penser que l’Égypte était alors ravagée par la peste, situation que les ennemis d’Akhenaton auraient exploitée pour provoquer des dissensions politiques, sous prétexte que les dieux étaient mécontents de ce pharaonhérétique.

Les Hittites soumettent les alliés de l’Égypte. Akhenaton meurt au milieu d’une totale confusion politique. On ne sait précisément ni comment ni quand, mais des inscriptions indiquent que sa dix-septième année de règne est la dernière. On l’enterre dans un tombeau somptueux taillé à même les falaises, à l’est de Tell el-Amarna.

Reine Néfertiti, suite et fin ? Sous le poids des ans, la beauté de Néfertiti se flétrit (à gauche), mais sa fin reste une énigme. Des sarcophages, comme celui de la tombe n° 55 (à droite) de la Vallée des Rois, hantent ceux qui cherchent sa dépouille : peut-être conçu pour une épouse royale, il renfermait un corps d’homme. Il pourrait s’agir d’Akhenaton.

Les années qui suivent la mort d’Akhenaton font l’objet de grands débats, que vient compliquer la tradition égyptienne de donner aux pharaons un nom de règne et un nom de naissance. Les spécialistes pensaient récemment qu’il n’y avait eu qu’un seul successeur immédiat un pharaon répondant au nom de règne d’Ankhkheperou et au nom de naissance de Smenkhka (ou Semenekhka). Il aurait épousé Merytaton, fille aînée d’Akhenaton. Certains pensent désormais qu’il y aurait eu en réalité deux pharaons portant le nom de règne d ’ Ankhkheperou, le nom de naissance de l’autre pharaonétant Néfernéferouaton, variante allongée du nom de Néfertiti. Cette dernière aurait-elle survécu et régné brièvement en tant que pharaon ?

Bien des mystères pour une certitude : Néfernéferouaton était une femme, comme le montrent des inscriptions identifiées récemment par Marc Gabolde, jeune chercheur de l’université de Montpellier. Il pense également qu’elle a pris une décision politique audacieuse. Les archives découvertes dans la capitale hittite de Hattousas, en Anatolie, indiquent qu’une reine égyptienne de cette époque écrivit une lettre désespérée au roi hittite, l’informant que son mari était mort et le suppliant de lui envoyer
un de ses fils pour quelle n’ait pas à épouser « un serviteur ». Pour l’universitaire anglais Nicholas Reeves, l’auteur de cette requête est Néfertiti. Pour Marc Gabolde, il s’agit de sa fille Merytaton. Le roi hittite aurait envoyé son fils Zananza, qui régna brièvement sous le nom de Smenkhka avant de mourir.

Après ces règnes controversés, Toutankhamon accède au pouvoir environ quatre ans après la mort d’Akhenaton. La plupart des historiens pensent qu’il avait alors environ 10 ans et qu’il était guidé par deux hommes : le général Horemhebet un courtisan nommé Aye - qui était peut-être le père de Néfertiti. Toutankhamon reconnaît Amon comme le roi des dieux et, en deux ans, fait revenir la capitale religieuse à Thèbes. Les noms d’Akhenaton et de son dieu sont bientôt effacés et leurs temples détruits. Le site de Tell el-Amarna est peu à peu abandonné.

Toutankhamon règne pendant environ dix ans, avant de mourir en 1322 av. J.-C. Des radiographies de sa momie ont révélé une blessure au crâne. Certains historiens pensent qu’il a été assassiné. Toutankhamon, allant sur ses 20 ans, aurait commencé à défendre - comme son père - des idées bien à lui. Et ses mentors n’auraient pu tolérer alors un nouvel hérétique. . .

Aye succède à Toutankhamon mais meurt trois ans plus tard, en 1319. Horemhebmonte sur le trône à la suite d ’Aye et règne pendant vingt-sept ans, supprimant le plus de traces possible de Néfertiti et d’Akhenaton. La destinée des momies royales, après la mort de ce dernier, suscite là encore de sérieux débats parmi les archéologues. Nicholas Reeves pense que Toutankhamon a fait ramener toutes les momies royales amarniennes pour les enterrer dans la Vallée des Rois, face à Thèbes, de l’autre côté du Nil. Pendant le transfert, il semblerait qu’il ait réussi à détourner une certaine partie de leur somptueux équipement funéraire pour sa propre tombe. Il aurait même été inhumé dans un cercueil initialement destiné à Néfertiti.

Selon le chercheur anglais, une momie découverte dans une tombe voisine de celle de Toutankhamon était celle d’Akhenaton. Au début du XXem siècle, on a donné à cette tombe le numéro de catalogue KV [pour Vallée des Rois] 55. Cependant, d’autres historiens rejettent formellement cette assertion, sous prétexte que le corps est trop jeune - une vingtaine d’années seulement, d’après les radiographies. Ils estiment que la momie de la tombe na 55 serait celle de Smenkhkarê, l’un des successeurs d ’ Akhenaton ayant précédé Toutankhamon. Mais Reeves s’intéresse davantage à la « cachette » d’un autre membre de la famille.

« Il manque Néfertiti », dit l’archéologue, les yeux brillants comme ceux d’un détective aux prises avec une énigme complexe. Nous plongeons nos regards dans un puits profond de 6 m qui mène à une autre tombe antique - KV 56, située de l’autre côté de la vallée par rapport à KV 55. Une odeur de moisi s’échappe de la sombre sépulture découverte par les archéologues en 1908. Une douzaine d’ouvriers - dont certains portent des turbans et de larges robes bleues, d’autres des casquettes de base-ball et des T-shirts -, creusent avec des pioches et des sarcloirs près du sentier touristique.

Le temple de Louqsor (à droite) était dédié par Aménophis III, le père d’Akhenaton, au dieu-soleil créateur Amon- et à lui-même, en tant que son descendant. Le rejet d’Amon par Akhenaton entraîne l’abandon et la dégradation de l’héritage paternel. Des rois ultérieurs agrandiront le temple et rétabliront les dieux d’antan.
Toutankhamon (ci-dessus, avec la reine), successeur d’Akhenaton, contribue à effacer toutes les traces de celui-ci. Mais ces ouvriers fouillant le temple d’Amon- (à droite) redonnent vie à son histoire. On a sauvé des milliers de pierres où sont gravées des histoires amarniennes, même incomplètes. Selon Bill Murnane, « nous sommes tributaires de fragments ».

L’un des principaux objectifs des fouilles, organisées par Reeves sous le nom de « Projet des tombeaux de Tell el-Amarna », est de découvrir de nouveaux indices concernant la « cachette » de Néfertiti, dont on n’a jamais retrouvé la momie. La tombe n° 56 a été ouverte, pour la première fois, quatorze ans avant celle du roi Toutankhamon, mais cette découverte n’a pas vraiment passionné les foules. Bien que le fouilleur, Edward Russell Ayrton, ait mis la main sur un trésor de bijoux en or provenant d’une dynastie postérieure, les pilleurs de tombeaux étaient déjà passés par là et avaient saccagé le contenu initial de la tombe.

Même si les archéologues vivent d’espoir, ils ont aussi besoin de preuves : quelques fragments feraient Je bonheur de Reeves. Un morceau d’urne funéraire ou une inscription tracée sur la paroi d’une tombe prouveront peut-être que Toutankhamon avait fait réenterrer Néfertiti dans la sépulture na 56. Alors que je descends à la suite du chercheur le longd’une échelle pour pénétrer dans l’obscurité de la tombe, il me révèle que le puits lui-même
fournit un indice. Louverture - d’environ 3 m sur 4- est étonnement grande.

« Ils ont dû la prévoir aussi grande pour pouvoir y introduire des tombeaux royaux », dit-il. Une momie royale était généralement placée dans une série de sarcophages en bois richement décorés, emboîtés les uns dans les autres. Au moins trois des sarcophages dorés découverts dans la tombe de Toutankhamon - dont le plus grand mesurait environ 5 m de long pour 3,5 m de largeur et 3 m de hauteur - ont pu être initialement destinés à Akhenaton et Néfertiti, mais cela reste une hypothèse.

L’intérieur de la tombe n° 56 est relativement peu spectaculaire. Mais, aux yeux de Reeves, elle est belle. « Les parois ont été taillées avec un soin digne d’une reine », dit-il. Il suppose que la chambre funéraire devait être plus grande, mais qu’elle n’a pas été finie. Le coin le plus reculé semble inachevé : Reeves suppose que les maçons avaient l’intention de tailler une colonne centrale pour une tombe beaucoup plus grande. Les colonnes centrales sont caractéristiques des sépultures de reines.

Quelques semaines plus tard, je revois Reeves à Londres. Il tient toujours à sa théorie selon laquelle KV 56 serait la tombe de Néfertiti. Mais il ajoute que d’autres reines auraient pu tout autant y prétendre. Quoi qu’il en soit, il reste à découvrir des preuves convaincantes.

Photographie de Kenneth Garret
National Geographic 2001

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    Thèbes au Nouvel Empire, des jeunes filles disparaissent mystérieusement dans l’ancienne capitale de l’Égypte.
    L’enquête est confié à un jeune Medjaï de la police de Pharaon, qui aidé par une praticienne d’origine libyenne va bien vite mettre la main sur un suspect. Mais les apparences sont parfois trompeuse...

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