Le Nouvel Empire (1590-1085)

, par  DAUMAS François

Les Thoutmosides

Extension et organisation de l’Empire

L’histoire de la XVIIIe dynastie, durant deux siècles, n’est que celle d’une série de triomphes, aboutissant à l’apogée de la puissance et de la civilisation égyptiennes. Thoutmosis Ier, après plusieurs campagnes en Asie, franchit l’Euphrate, sans doute non loin de Karkémich (l’actuelle Djerablous) et dresse une stèle. La mort de Thoutmosis II et le règne d’une femme, Hatshepsout, sans interrompre tout à fait les exploits militaires, les laissent en sommeil. Mais la reine, reprenant une antique tradition, organise au pays d’Oponé une expédition fructueuse qui rapporte à Thèbes or, ivoire, bois précieux, plumes d’autruches, peaux et arbres à encens.

À la mort de la reine, un infant royal, choisi depuis son enfance par le dieu Amon pour être roi, mais maintenu dans l’ombre par la despotique souveraine, sa tante, Thoutmosis III, efface le nom abhorré de celle-ci sur les monuments qu’elle avait construits, ou même les détruit et les remplace par les siens. Doué d’une volonté et d’une ténacité rares, il reprend les opérations militaires au Soudan et atteint la quatrième cataracte, en annexant pratiquement le pays.

En Asie, au cours de dix-sept campagnes, il remporte une victoire à Meggido, et, le terrain libéré, remonte peu à peu vers le nord, occupe sur la côte Byblos et Simyra, pour se ravitailler par mer, et finalement franchit l’Euphrate et retrouve la stèle érigée par son aïeul, Thoutmosis Ier.
Il organise ces pays en protectorats, en laissant le pouvoir à ceux des habitants qui lui sont fidèles, et amène en Égypte les jeunes princes, qui gouverneront un jour, à la fois comme otages et pour les former aux mœurs et à l’administration égyptiennes. Ses successeurs Aménophis II et Thoutmosis IV se contentent de faire des parades militaires destinées à intimider les peuples qui auraient des velléités de rébellion, mais ils n’agrandissent pas davantage cet immense empire.

L’Égypte en contact, au nord-est, avec le royaume du Mitanni, entre Khabour et Euphrate, avec les Hittites, dont le centre est en Asie Mineure, avec la Grèce achéenne et les îles de la Méditerranée, voit affluer à Thèbes les tributs de ses vassaux et les cadeaux des pays amis. Avec la foule bigarrée et chatoyante des étrangers apportant leurs produits exotiques arrivent aussi les idées et les œuvres littéraires des peuples voisins. Les rois font des mariages politiques avec des princesses mitanniennes ou hittites qui apportent dans leur harem des conceptions nouvelles. La langue diplomatique du Proche-Orient est l’akkadien, écrit en signes cunéiformes sur des tablettes d’argile. Pour l’apprendre, les scribes égyptiens ont lu des épopées babyloniennes, retrouvées à Tell el-Amarna. Bref, Thèbes est devenue une capitale cosmopolite, d’une richesse fabuleuse et où se brassent les affaires et les idées.

À ce moment monte sur le trône un jeune monarque raffiné et voluptueux : Aménophis III. Très épris de la reine Tiyi, dont la forte personnalité se devine derrière bien des événements, il renonce au bout de quelques années aux démonstrations militaires que ses prédécesseurs faisaient en Asie ou au Soudan, et bientôt même aux exercices violents de la chasse au lion ou au taureau sauvage. Préoccupé de questions théologiques ou esthétiques, il imprime à l’art de son époque la marque d’une maturité et d’une finesse psychologique qui ne seront plus jamais atteintes et demeurent un des sommets de l’expression artistique humaine. Dans son palais de Malgatta, à Thèbes, sur la rive ouest, près de la nécropole, il mène une vie raffinée que partage le fils qu’il a eu de Tiyi, Aménophis IV.

Aménophis IV Akhenaton

Ce dernier eut une épouse probablement aussi extraordinaire que sa mère, la reine Tiyi. De son nom, « La Belle est venue », Nefertiti, on a voulu conclure que c’était une princesse mitannienne. C’est possible, mais on ne peut l’affirmer. Elle partageait avec son mari la conviction que le divin, d’un caractère unique, ne se peut pas représenter sur terre. Il est symbolisé seulement par le disque solaire d’Aton, auquel le roi construit un temple grandiose à l’est de celui d’Amon, à Karnak. Aménophis IV, du reste, a connu par une expérience religieuse ce dieu dont il est le fils, l’image et le lieutenant en Égypte. Le disque du soleil n’est-il pas immédiatement sensible à toute l’humanité, Asiatiques, Soudanais, Égyptiens ? N’est-il pas capable, mieux que les armes et la violence, de cimenter l’unité du vaste empire égyptien ?

Mais l’ombre du temple d’Aton s’étendait sur le domaine du dieu dynastique, Amon, qui avait fait la grandeur de l’Égypte et qui, deux fois déjà, avait chassé l’étranger. Le sacerdoce d’Amon réagit vigoureusement. Ce fut bientôt la guerre ouverte. Le roi voulut anéantir Amon, fit marteler son nom, c’est-à-dire tenta de faire disparaître son être même, partout où on pouvait le lire, et détruisit ses statues, les supports même de son existence.

Finalement, prenant le nom d’Akhenaton, « celui qui plaît à Aton », il décida d’aller construire une nouvelle capitale approximativement au milieu d’une ligne allant de la quatrième cataracte à l’Euphrate, au nombril de l’Empire. Au Soudan et en Asie, il fonda deux villes dédiées aussi à Aton, et une vie brillante commença à Akhetaton, « l’Horizon du disque », l’actuel Tell el-Amarna.

Hélas ! Les Hittites, vainqueurs du Mitanni, fondaient des royaumes vassaux en Syrie. Un certain nombre de courtisans trahirent probablement la cause du dieu et du roi, qu’ils avaient adoptée par pure convoitise. Il fallut revenir à Amon qui, à Thèbes, avait reconstitué secrètement sa puissance. Les successeurs du souverain hérétique moururent très jeunes, peut-être aidés par des politiques avisés, et un général, Horemheb, s’empara du trône, enraya en Asie l’émiettement de l’Empire et prépara l’avènement de la XIXe dynastie, à l’extrême fin du XIVe siècle. Ainsi disparaît, dans un crépuscule encore brillant, la glorieuse famille des Thoutmosides, qui donna à l’Égypte le siècle d’Aménophis III, comme la Grèce eut celui de Périclès et Rome celui d’Auguste.

Les Ramessides

Menaces extérieures et intérieures

Durant les deux dynasties suivantes (XIIIe et XIIe s. av. J.-C.), le niveau de la culture demeure élevé et l’art produit toujours des chefs-d’œuvre ; l’Empire, partiellement reconstitué, demeure puissant ; les pharaons guerroient et se font creuser de somptueux tombeaux dans la vallée des Rois. Mais deux faits importants demeurent des signes avant-coureurs de l’orage. L’un est d’ordre extérieur : à deux reprises, sous Minephtah d’abord (dernier quart du XIIIe s.), puis sous Ramsès III, (première partie du XIIe s.), les Peuples de la mer, confédérés, fuyant une nouvelle poussée indo-européenne venue du nord, attaquent l’Égypte. Celle-ci a encore la force de les repousser ; mais l’avertissement est sérieux, car la lutte fut dure et presque indécise. Pour peu que l’assaillant eût été organisé et, grâce à des arrières et des réserves, ait pu revenir à la charge, l’Égypte eût été envahie.

Le second fait est d’ailleurs plus grave encore, parce qu’il témoigne d’une décomposition intérieure. Le dernier des grands rois d’Égypte, Ramsès III, après un règne de trente ans, se vit en butte à une conspiration ourdie dans son harem. Les juges même se laissent corrompre par des comparses et se retrouvent au banc des accusés. Quel qu’ait été l’effet produit par les condamnations capitales, un pareil scandale trahit une société ruinée du dedans, par le refus de subordonner au bien public les intérêts particuliers. C’est un indice évident de dégradation.

La moralité individuelle n’est guère meilleure. Peu de temps après le drame de la succession royale, un prêtre d’Éléphantine réussit à voler les biens du dieu, à suborner des femmes mariées, à mettre à mal ceux qui tentaient de le ramener au devoir. Traduit en jugement, il dut être acquitté, car on le retrouve plus tard nanti de grades supérieurs à ceux qu’il possédait au temps du procès.

Pourtant après l’épisode d’Amarna, la renaissance ramesside avait été brillante. Séthi Ier avait repris les armes en Palestine. Ramsès II avait même tenté de reconstituer l’empire de Thoutmosis III et avait remporté sur les Hittites, durant la cinquième année de son règne, près de Qadech, sur l’Oronte, une victoire que les écrivains du temps chantèrent en un poème épique.

Comprenant que les événements internationaux de l’Asie antérieure jouaient un rôle de plus en plus important, il transporta sa capitale à l’est du Delta, à Pi-Ramsès, que construisirent en partie les Hébreux installés dans les parages. Peu à peu cependant, il substitua la diplomatie à la guerre et, quatorze ans après la bataille de Qadech, il signait avec Hattousilis, roi des Hittites, un traité célèbre dont le texte nous est parvenu en égyptien et en akkadien ; et en 1264, il alla même jusqu’à épouser une princesse hittite. En réalité, Égyptiens et Hittites, inquiets de la puissance croissante des Assyriens, qui avaient conquis le royaume de Mitanni, essayèrent d’enrayer les progrès des terribles conquérants mésopotamiens, et ils y réussirent durant de longues années par leur entente.

Seuls, les Peuples de la mer, sous la conduite d’un Libyen, firent courir un sérieux danger à l’Égypte, où régnait le fils de Ramsès II, Minephtah. Ce dernier les battit et compléta par une campagne en Asie sa conquête des confins libyques. Il mentionne à ce propos l’anéantissement d’Israël, qui doit représenter ici quelque clan en marche dans le désert, au temps de l’Exode. Point curieux à noter, la victoire du roi sur ses ennemis est expressément attribuée par le rédacteur égyptien à la conduite orthodoxe de Minephtah à l’égard des dieux, qui le jugent. C’est le point de vue qu’adopteront plus tard les historiographes bibliques.

La XIXe dynastie finit dans l’anarchie ; mais un souverain énergique, Setnakht, puis son fils Ramsès III, rétablirent la situation. Peu de temps après, ce fut le retour des terribles Peuples de la mer. L’invasion est racontée sur le mur extérieur du grand temple de Medinet-Habou. Les successeurs de Ramsès III, éblouis par la gloire de leur prédécesseur Ramsès II et par son interminable règne, prirent son nom pour l’imiter. Mais l’irrémédiable décadence se poursuit et les huit Ramsès qui lui succédèrent ne surent pas remédier au vieillissement de la société de leur temps. Les fonctionnaires corrompus volent la paye en nature des ouvriers de la nécropole royale. Des grèves s’ensuivent, qui affaiblissent le système social. Le petit peuple affamé par les malversations des supérieurs pille les tombes royales. Les enquêtes, les procès, les châtiments, rien ne peut arrêter les méfaits des gens qui ont faim. C’est vraiment, à la fin du IIe millénaire, le terme de l’Égypte conquérante et impériale. Elle ne régnera ni ne rayonnera plus vraiment hors de ses frontières. Héritière d’un passé prestigieux, elle entre dans ce qu’on appelle la basse époque avec une auréole de gloire ; elle jouera encore un rôle international, tant que durera son indépendance, mais politiquement elle ne régira plus le monde.

L’une des causes de cet abâtardissement doit être cherchée dans l’enrichissement considérable du sacerdoce d’Amon. Les valeurs matérielles, or, métaux précieux ou rares, mobilier, esclaves et surtout immenses domaines fonciers, préoccupèrent finalement le clergé au point de lui faire perdre le sens de ses responsabilités spirituelles. Le niveau moral personnel des prêtres baissa, et le premier prophète d’Amon s’empara en fait du pouvoir politique pour devenir maître des biens de l’État, avant même de prendre officiellement la titulature royale au temps d’Hérihor et de Pinedjem.

Persistance d’une civilisation brillant

À ce moment pourtant, le bilan de la civilisation égyptienne est extraordinaire. La structure politique avait créé une stabilité sans égale : le roi dieu, fils du Dieu créateur, a reçu l’empire universel sur la création de par son droit d’héritage. Il est maître du monde de jure et doit le devenir de facto. Mais il a le devoir, aussi, de rendre compte à son père de son gouvernement. Ce dernier vit essentiellement de Maât, vérité, justice, norme même du monde, sans laquelle il ne saurait exister. Si le roi ne lui présente pas Maât, le Dieu le juge. Placer à la tête de la cité les philosophes face à leurs responsabilités éternelles, n’est-ce pas là une sorte de préfiguration de la solution platonicienne au problème politique ?

D’ailleurs, la civilisation va de pair avec ces hautes conceptions sociales. Amon est un dieu unique pour les prêtres. Le divin ne saurait être divisé. Il protège le faible contre le fort. Il exige la justice, à l’instar d’Osiris, de celui qui désire arriver à la vie bienheureuse de la Ville d’éternité. Les sages composent d’admirables manuels, non seulement de morale, mais même de vie intérieure. Ils y recommandent, pour atteindre Dieu, le silence et le dépouillement. Les fonctionnaires se vantent, dans leurs inscriptions biographiques, d’avoir respecté ces règles, auxquelles on les avait initiés, sans doute dans la Maison de Vie, et d’avoir suivi leur conscience, le dieu qui est dans l’homme. Akhenaton a même proclamé l’égalité des hommes de toutes races et de toutes couleurs et conçu un véritable humanisme.

L’art, qui veut exprimer l’éternel et le mystère même du monde et de Dieu dans l’architecture, la finesse des sentiments et des idées dans la sculpture et la peinture, nous émeut et nous charme encore.

C’est qu’il a tenté ces entreprises grandioses avec un sens inégalé de la perfection qui apparente les productions du temps d’Aménophis III et même d’Aménophis IV aux plus grands chefs-d’Oeuvre.
Il en va de même pour la littérature. Le roman, même merveilleux, se pare de fines descriptions de la vie quotidienne et explique les faits et gestes des héros par leur psychologie. Les historiographes des annales royales notent les faits à la gloire du souverain avec une exactitude un peu sèche, mais les poètes de cour créent de véritables poèmes épiques pour une bataille comme celle de Qadech. La poésie lyrique devient plus personnelle, et des chants d’amour accompagnés de musique divertissent, lors des banquets, des convives qui apprécient non seulement le luxe mais aussi les choses de l’esprit.

On compose pour l’éducation des fonctionnaires des recueils de morceaux choisis qui nous ont conservé quelques belles pages d’œuvres aujourd’hui perdues. Des hymnes aux dieux exposent, au moyen d’images, toute une théologie approfondie, et le chant que composa, pour Aton, le roi Akhenaton est un des grands textes de la littérature religieuse. Les Enseignements moraux sont devenus de véritables guides spirituels.

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