Christiane Desroches Noblecourt : « Comment j’ai sauvé les temples de Nubie » 1er partie

, par  Paul de BREM

Par une journée grise et nuageuse, Christiane Desroches Noblecourt, archéologue âgée alors de quarante-huit ans, se rendait au palais de l’Élysée. Grâce à l’entremise de l’un de ses collaborateurs, elle avait, obtenu une entrevue avec le président de la République afin d’obtenir de lui une faveur. En chemin, elle se demandait si elle réussirait à avoir ce qu’elle voulait. Et, sur tout, si certains aspects du récit qu’elle devait faire ne fâcheraient pas le grand homme, dont les colères étaient réputées...

- Je ne voulais pas entrer avec ma 2 CV dans la cour du palais de l’Elysée, se souvient Christiane Desroches Noblecourt, amusée. Alors je me suis garée à quelques dizaines de mètres de là. Mais, le temps de sortir de ma voiture, des trombes d’eau se sont mises à tomber du ciel !

Et c’est une dame trempée, tentant de sécher tant bien que mal ses cheveux en désordre et de retrouver une contenance, que les huissiers ont vue entrer au palais et demander le président de la République.

- L’accueil du général de Gaulle fut excellent, raconte-t-elle. Il était toujours d’une dignité, d’une politesse et d’une gentillesse impeccables.

Du moins jusqu’au moment où elle aborda le point le plus gênant de son récit. Ce n’était pas pour elle que l’archéologue avait sollicité une audience du président. La probité de cette femme désintéressée, son sens du devoir, l’en auraient empêchée. Non, Christiane Desroches Noblecourt était venue plaider la cause d’un temple. Une merveille d’architecture, l’un des plus purs joyaux parmi les monuments construits par l’homme : le temple d’Amada, en Égypte, dans l’ancienne Nubie. Un temple menacé par les eaux d’un barrage en construction, qu’il fallait de toute urgence défaire pour le reconstruire ailleurs, où il serait « en sécurité », Mais l’opération, qui soulevait de difficiles problèmes techniques, demanderait des budgets importants.

Quelques semaines plus tôt, devant le refus poli des autres pays sollicités, Christiane Desroches Noblecourt n’avait pu se contenir, au cours d’une réunion officielle...

- La France assurera le sauvetage du temple d’Amada ! Avait-elle déclaré, en se levant de son siège.

Les jours suivants, elle devait s’apercevoir combien elle avait été imprudente en formulant cet engagement. L’un après l’autre, les organismes et les personnalités qu’elle sollicitait pour financer l’opération lui fermaient la porte au nez, parfois la mort dans l’âme, expliquant combien ils étaient désargentés. Il ne restait à l’égyptologue opiniâtre qu’un seul et dernier recours : le président de la République, Charles de Gaulle lui-même. Mais celui-ci, aimable et civil tout au long du récit que lui faisait Christiane Desroches Noblecourt, sentit la rage lui monter à la gorge lors qu’elle lui parla de la promesse qu’elle avait faite.

- Comment avez-vous osé engager la France dans cette action sans y avoir été autorisée par le gouvernement ? S’emporta-t-il contre la jeune femme. Avez-vous perdu le sens de vos responsabilités ?

Voilà donc que celui qui devait être son sauveur devenait son juge et bourreau ! D’abord sonnée par le coup comme un boxeur sur un ring, elle reprit aussitôt ses esprits. « Lorsque tout semble perdu, autant jouer le tout pour le tout », pensa-t-elle. Et elle lança au général, sur un ton qui se voulait impérieux et sonore :

- Et vous, le 18 juin 40, lorsque depuis Londres vous avez lancé un appel à la résistance contre l’occupant nazi, y aviez vous été autorisé par le gouvernement de Philippe Pétain ? Non ! Vous avez jugé que les circonstances exigeaient cette prise de parole ! Eh bien, j’ai fait de même !

Charles de Gaulle la regarda, interloqué, puis un sourire apparut sur son visage, et il lui dit : « Vous avez gagné ! »

Non seulement la présidence appuierait la démarche de Christiane Desroches Noblecourt, mais Charles de Gaulle lui-même puiserait dans les fonds de l’Élysée pour sauver le temple d’Amada.

Le temple d’Amada

Le grand barrage

Si l’on devait définir Christiane Desroches Noblecourt en quelques mots, il suffirait de raconter cette anecdote, où on la retrouve telle qu’en elle-même, décidée et s’investissant sans compter. Sa vie est celle d’une femme passionnée, qui n’accepta pas ce que tous autour d’elle considéraient comme inéluctable. Mettant toute son énergie au service de l’archéologie, elle s’est retrouvée à la tête de l’une des oeuvres les plus étonnantes et les plus imposantes que les hommes aient mises en oeuvre au XXe siècle : le sauvetage des temples de Nubie, parmi lesquels celui d’Amada. Pour l’amour de ces monuments, elle a littéralement soulevé les montagnes.

C’est en 1954 qu’elle entendit parler pour la première fois du grand projet que le général Gamal Abdel Nasser comptait mettre en oeuvre. Établi deux ans plus tôt à la tête de l’Égypte, à la suite d’un coup d’Etat, il rêvait de sortir la population de la pauvreté et de l’arriération technique. Le moyen, il l’avait trouvé : un barrage titanesque, long de 3,8 Km, haut de III mètres, qui retiendrait 160 milliards de mètres cubes d’eau et, transformant une partie du Nil en lac, offrirait aux paysans le précieux liquide en abondance tout au long de l’année. « Les temples ! » songea aussitôt Christiane Desroches Noblecourt, alors conservateur du département des antiquités égyptiennes au musée du Louvre, qui effectuait une mission scientifique en Egypte.

Les temples de Nubie, en effet, risquaient de disparaître à jamais sous des dizaines de mètres d’eau. Tout le long du Nil, en amont du futur barrage, les anciens pharaons avaient posté pas moins de vingt-quatre constructions plus fascinantes et belles les unes que les autres, remplies d’inscriptions, de représentations symboliques du plus haut intérêt pour la compréhension de la période et d’une grande perfection esthétique. Certains vestiges parfois très bien conservés remontaient aux XVIIIe et XIXe dynasties, de 1500 à 1200 av. J.-C., sous les règnes de pharaons aussi fameux que Toutânkhamon, auquel Christiane Desroches Noblecourt consacrerait une magnifique exposition au Louvre en 1967, ou Akhénaton (Aménophis IV), le pharaon idéaliste qui allait « inventer » la première religion monothéiste au monde, dédiée au dieu solaire Aton. Là avaient eu lieu des cérémonies et des rites réservés aux prêtres autorisés, qui nous restent en grande partie inconnus.

Parmi ces nombreux temples, Abou Simbel était sans doute le plus impressionnant. Christiane Desroches Noblecourt avait pu contempler avant-guerre sa « crique bénie » abritant deux spéos, des temples encastrés dans la montagne comme des grottes, dont l’un, aux proportions gigantesques, était gardé par quatre colosses assis représentant Ramsès II doté d’un sourire énigmatique. Par cette construction, le souverain affirmait qu’il était bien l’égal des dieux. A quelques mètres de là, Ramsès II avait fait bâtir un autre temple, plus petit, dédié à son épouse, Nofretari (plus communément appelée Néfertari). A côté de la manifestation de la puissance, l’affirmation de la féminité.

André Malraux en compagnie de Ch. Desroches Noblecourt

De Philae, un autre sanctuaire, Christiane Desroches Noblecourt n’avait pu admirer que le haut des corniches, car ce temple ainsi que la plupart des autres en Nubie passait la plus grande partie de l’année sous l’eau, en raison des variations du niveau du Nil dues à un petit barrage. L’archéologue français Gaston Maspero avait bien tenté de protester contre son édification, achevée en 1902, relayé en cela par l’écrivain Pierre Loti. En vain. Tout juste avait-il pu consolider les bases de ces monuments qui, depuis, étaient submergés chaque année par les flots pendant plusieurs mois.

Péril en la demeure

Pouvait-on se résoudre à voir disparaître ces chefs-d’oeuvre de l’humanité sous des dizaines de mètres d’eau avec l’édification du grand barrage de Nasser ? Apparemment, oui. Que ce soit chez les hommes politiques, chez les scientifiques, chez les égyptologues eux-mêmes, l’idée de lancer une action d’envergure pour les sauver n’éveillait pas beaucoup d’écho. Tout juste concédait-on qu’il faudrait organiser une campagne de relevés minutieuse des temples... qu’on laisserait ensuite se dégrader sous des millions de tonnes d’eau boueuse !

En 1955, Christiane Desroches Noblecourt fut informée que Luther Evans, le directeur général de l’UNESCO, organisme des Nations unies qui contribue à la paix dans le monde par le développement de la culture et 1 ’éducation, allait atterrir au Caire pour assister à une importante réunion qui n’avait d’ailleurs rien à voir avec l’archéologie. L’idée germa aussitôt : il faudrait le sensibiliser à la cause des monuments en péril en l’emmenant sur place. Oui, mais comment le convaincre et court-circuiter son emploi du temps si chargé ?

A l’époque, ces monuments de Nubie, souvent inconnus des égyptologues eux-mêmes, n’étaient pas arpentés de long en large par des colonnes de touristes pleins de curiosité, comme aujourd’hui. Il fallait d’abord emprunter l’unique ligne de chemin de fer nationale jusqu’au premier barrage d’Assouan, puis, de là, partir pour plus de trois jours à bord d’un navire faisant la liaison une fois par semaine. Les derniers kilomètres se parcouraient en voiture, qui s’ensablait régulièrement, ou dans une frêle felouque sur le large fleuve... le tout sous des chaleurs qui pouvaient atteindre 58 degrés à l’ombre ! Les réticences des égyptologues à s’enfoncer si loin au sud ne s’expliquent pas plus difficilement.

Cela n’était pas de nature à décourager Christiane Desroches Noblecourt. Avec quelques amis qui partageaient son indignation pour le sort qu’on s’apprêtait à réserver aux temples de Nubie des Égyptiens comme Mustafa Amer, le directeur du service des antiquités, ou d’autres, de l’UNESCO et de l’ambassade à Paris, elle « complota ». Tout d’abord, elle prit sur elle, en sa seule qualité de chef d’une mission temporaire de l’UNESCO, d’écrire à Luther Evans pour lui demander de réserver une journée pour la visite des deux temples d’Abou Simbel, les plus beaux de toute la Nubie.

Grâce à ses contacts en Égypte, elle obtint du ministre de la Défense un avion militaire. Mais où le faire atterrir ? Il n’existait pas d’aérodrome dans la région. Sauf au Soudan, dans la partie sud de la Nubie. Qu’à cela ne tienne : Christiane Desroches Noblecourt fit elle-même la demande à l’ambassadeur du Soudan au Caire et obtint l’autorisation. Restait à convaincre Luther Evans... Il arriva une nuit, à 3 heures du matin, et, en reconnaissant dans la délégation officielle la femme qui lui avait fait cette étrange demande, il proposa à Christiane Desroches Noblecourt de partager sa voiture pour en discuter. Le lendemain, le ministre de l’Education nationale, dont dépendait le service des antiquités égyptiennes, fut tout surpris d’apprendre que Luther Evans voulait bouleverser l’organisation de son séjour en Égypte pour un voyage dans la profonde Nubie... voyage dont tous les détails étaient déjà prévus, comme par miracle !

L’expédition se déroula comme dans un rêve. Le Texan Luther Evans, vivement impressionné par la majesté du site les deux grottes sculptées gardées par des colosses imposaient le respect et conscient de la richesse culturelle qu’il représentait, improvisa un discours dans lequel il affirma la nécessité de le préserver à tout prix. Christiane Desroches Noblecourt avait gagné une bataille, mais elle était loin d’avoir gagné la guerre. Luther Evans convaincu, restait à sensibiliser d’autres acteurs internationaux de la culture, qui ne se laisseraient pas persuader si facilement. Une réunion du Conseil international des musées, institution dépendant de l’UNESCO rassemblant des spécialistes des musées et monuments du monde, à Paris, tourna à la déconfiture : on trouvait généreuse l’idée, présentée par Mustafa Amer, de sauver les temples, mais comment s’y prendre ?

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