Christiane Desroches Noblecourt : « Comment j’ai sauvé les temples de Nubie » 4em partie

, par  Paul de BREM

Comment soulever les montagnes

Restait un léger détail : là où on déposait les blocs, au sommet d’une falaise que les eaux n’atteindraient pas, ne s’élevait aucun autre mamelon dans lequel reconstruire les grottes démembrées. Qu’à cela ne tienne, on reconstituerait une montagne quelques dizaines de mètres plus haut ! On construisit donc, en béton, la plus grande voûte porteuse du monde, dont les deux jambes étaient séparées de 60 mètres, pour replacer à sa surface les roches qu’on avait conservées. Ainsi l’aspect obtenu était il celui du mamelon d’origine, avec son temple soigneusement encastré, et orienté avec tant de précision que le phénomène d’illumination des statues d’Amon-Rê, -Horakhty et Ramsès II pouvait se reproduire deux fois par an. Le chantier, immense et qui avait coûté 36 millions de dollars, faisait ainsi appel aux techniques dernier cri.

- Nous avons même dû consolider la pierre malade des temples avant leur découpe par des injections de résine dite époxy, à l’aide de seringues, tous les 5 à 10 centimètres, se souvient Christiane Desroches Noblecourt. Quelle épopée... Quand j ’y pense, je me dis que j’ai dû rêver.

L’inauguration d’Abou Simbel fut un grand moment. Quatre cents personnes avaient été invitées pour les cérémonies au cours desquelles René Maheu remit à Christiane Desroches Noblecourt, face aux images de Ramsès II, la grande médaille d’argent de l’UNESCO. Pourtant, ce n’est pas à cette distinction que l’égyptologue songe d’abord lorsqu’on évoque devant elle l’inauguration des travaux d’Abou Simbel, mais aux oiseaux :

- Personne ne sait comme ils sont apparus en plein désert. Ils avaient pris possession du temple, nichant dans les trous des hiéroglyphes les plus creusés. C’était miraculeux !

Au moment de cette inauguration, qui sonnait comme un couronnement, peut-être Christiane Desroches Noblecourt a-t-elle pensé au difficile chemin qui l’avait menée jusque là. Toute petite, elle s’intéressait déjà vivement aux dessins portés sur l’obélisque de la place de la Concorde, offert par l’Égypte à Champollion, l’homme qui le premier a décrypté les hiéroglyphes. La fillette aimait le tracé des petits canards avec un grand soleil dans le dos.

Quand on veut être égyptologue, c’est que quelque chose vous y pousse, estime-t-elle. J’ai été tout de suite attirée par le trésor de Toutânkhamon, que j’admirais dans la revue L’Illustration au moment de sa découverte, en 1922. J’étais intriguée avant tout par la signification de ces objets vieux de trois mille ans, c’est-à-dire du fond des âges. Ils appartenaient à une civilisation qui avait dû être formidable...

Quant à son caractère si entier, volontaire et mâtiné de malice, elle le doit sans aucun doute à des parents qu’elle décrit elle-même comme « idéalistes, cultivés et larges d’esprit ». A une époque où cela ne se faisait guère, ils accueillaient des amis étrangers chez eux, surtout des Allemands, eux qui étaient très germanophiles, mais aussi des Anglais et même un très auguste Chinois.

Pour eux, il n’y avait pas de problème dans la vie, qu’un seul chemin à tracer. Celui de la probité et de la droiture, bien sûr. Quant à l’énergie que dégage Christiane Desroches Noblecourt, c’est peut-être pendant les périodes de vacances qu’elle l’a gagnée :

- Nous n’allions pas sur la plage pour perdre notre temps. Non, on nous envoyait à la montagne, avec les fermiers, pour faire les foins, les vendanges, et on s’amusait bien.

L’oiselle de Philae

En cette année 1968, et bien que l’inauguration d’Abou Simbel vînt d’avoir lieu, Christiane Desroches Noblecourt n’avait pas le temps de s’amuser. Il restait à sauver Philae.

Situé sur une île entre l’ancien barrage et le nouveau, ce superbe temple composé de plusieurs édifices avait été laissé de côté, son inondation devant avoir lieu après celle des autres sites. Le 8 mai, René Maheu lançait auprès des nations la souscription pour son sauvetage, d’un montant de 15,3 millions de dollars. Pour le démonter entièrement, il fallait un terrain sec, et une double rangée de palplanches fut nécessaire afin d’entourer la construction et la préserver du Nil. Le rempart faisait 752 mètres de long et montait jusqu’à 17 mètres de hauteur, pour un poids de 4562 tonnes !

Le grand temple de Philae en 1849, K.R. Lepsius</center

C’est Christiane Desroches Noblecourt qui, la première, fit remarquer que l’île qu’occupait Philae avait une forme remarquable. L’emplacement et l’orientation des temples pharaoniques n’étaient souvent pas dus au hasard. Un détail topographique chargé de symbole pouvait expliquer leur fondation, comme ce temple du Soudan sans doute construit là parce que la saillie d’une paroi rocheuse évoquait la forme d’un cobra dressé. Philae, lui, était dédié à la déesse Isis, laquelle, raconte le mythe, s’était transformée en oiselle pour recevoir la semence du dieu Osiris et donner naissance à un enfant.

- Et l’île de Philae avait la forme d’un oiseau les ailes repliées, explique Christiane Desroches Noblecourt. La tête et le bec de la déesse ainsi métamorphosée étaient tournés vers le sud, d’où les eaux fécondes du Nil descendaient chaque année. Un gros rocher tenait même lieu d’oeil !

Ayant fait cette découverte, à côté de laquelle tous les égyptologues étaient passés jusqu’à elle, il fut entendu que la nouvelle île où Philae serait installé après avoir été démonté devrait prendre cette même forme. C’est ce qui fut fait, en l’arasant de 40 mètres et en l’élargissant par l’adjonction de 270000 mètres cubes de rochers.

Le kiosque de Trajan

L’inauguration de Philae dans son nouveau site, le 10 mars 1980, offrit encore un grand moment d’émotion à Christiane Desroches Noblecourt. Ce jour-là, elle put ressentir l’impression d’avoir achevé un cycle et se sentir soulagée du travail enfin accompli. La plupart des constructions antiques de Nubie avaient été sauvées à l’exception d’un petit nombre de moindre intérêt et reconstruites sur les rives du lac Nasser né du grand barrage, ou bien offertes en cadeau. Le spéos d’EI-Lessiya peut ainsi être admiré non loin de France, au Musée égyptien de Turin, en Italie, et le temple de Dabbod trône dans un parc madrilène. Un pincement au coeur étreint peut-être l’égyptologue en constatant l’absence, en ce moment symbolique, de certains acteurs de cette grande aventure, comme René Maheu, passé du côté d’Osiris, ou de Saroïte Okacha, qui avait quitté la tête du ministère de la Culture.

Mais Christiane Desroches Noblecourt, on l’aura compris, n’est pas femme à se laisser aller, serait-ce même après une grande victoire, et elle demeura d’une activité folle encore bien des années. Elle qui avait fouillé l’Égypte de long en large, fondé des institutions comme le Centre franco-égyptien de Karnak, réaménagé les salles égyptiennes du musée du Louvre ou encore fait réaliser une carte photographique de Nubie longue de 38 mètres, continua ses travaux en organisant, notamment, une grande exposition consacrée à Ramsès II à Paris. Il y a trois ans encore, elle fouillait le sol égyptien grâce au soutien d’une amie fortunée...

A quatre-vingt-dix ans, Christiane Desroches Noblecourt vit aujourd’hui dans son appartement parisien aux allures de caverne d’Ali-Baba avec ses chaises arabes, ses tapis d’Orient de toutes tailles, auxquels se mêlent harmonieusement un canapé Directoire ou un porte-flambeau du XVIIIe siècle en forme de jeune Noir américain. Mais, au sein de cette profusion, aucun objet égyptien. Vous n’y pensez pas, s’étonne-t-elle. C’est la première règle quand on est conservateur que de ne pas posséder d’objet appartenant à la période sur laquelle on travaille. On pourrait s’imaginer que vous l’avez monnayé ou, pis, que vous l’avez volé dans une tombe !

Infatigable, Christiane Desroches Noblecourt continue de sillonner la France pour donner des conférences :

- La dernière que j’ai donnée a duré trois heures tant j’étais prise par mon sujet. Et je l’ai faite sans notes, comme d’habitude, bien sûr !

Son dernier livre à peine achevé [1], elle en prépare un autre, à base d’entretiens avec une égyptologue et deux écrivains. Et puis, pendant que nous parlons, voici que le téléphone sonne. Encore un éditeur, qui aimerait lui demander d’écrire un ouvrage :

- Ils croient donc qu’on en un rédige un tous les quinze jours...J’en ai assez fait, vivement qu’on me succède !

Mais, à voir l’énergie qui l’anime en prononçant ces paroles, on a bien du mal à croire ce moment proche.

©2003 Sélection du Reader’s Digest

[1La reine mystérieuse, Hatshepsout

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