Christiane Desroches Noblecourt : « Comment j’ai sauvé les temples de Nubie » 3em partie

, par  Paul de BREM

Le retour de la Nubie antique

C’était donc entendu : l’UNESCO examinerait la requête du Caire lors d’une prochaine réunion de son Conseil exécutif. Mais, pour emporter l’adhésion de l’organisme international au projet de sauvetage, il fallait disposer d’études sur l’état des temples, la richesse et la fragilité de leurs décors, leur intérêt historique, la nature des sols... Une nouvelle expédition, utilisant un grand bateau réquisitionné par le ministre de la Culture, avec à son bord une quinzaine de spécialistes, fut donc mise sur pied. Pendant trois semaines, depuis Assouan jusqu’au Soudan, Christiane Desroches Noblecourt leur fit visiter chaque temple, chaque chapelle, profitant que les eaux régulées par le vieux barrage d’Assouan étaient basses en cette saison. Alors la Nubie reprenait son aspect antique, ressemblant à ce qu’elle avait dû être trois ou quatre mille ans plus tôt.

« On voyait réapparaître les palmiers, aux trois quarts noyés durant neuf mois, décrit Christiane Desroches Noblecourt dans le livre où elle raconte l’histoire de sa vie [1]. Sur les rives, une végétation vert émeraude, poussée par miracle, donnait des récoltes riches et rapides. La population semblait brusquement décuplée, avec le retour des hommes valides. Le reste de l’année, seuls les vieillards, les femmes et les enfants en bas âge demeuraient dans les grandes demeures, blanchies et joliment décorées, formant de charmants villages s’étirant tout le long du Nil. »

L’eau avait quitté les édifices et l’on pouvait maintenant pénétrer dans chacun d’eux. L’expédition put ainsi admirer la cour du grand temple de Kalabsha et découvrir des inscriptions décrivant une bataille qui avait eu lieu non loin de là, ou d’autres, encore, portant interdiction de faire entrer les porcs dans l’enceinte du temple !

Le temple de Kalabsha avant son sauvetage

« Quelle impression de grâce en passant devant le kiosque de Kertassi, dont quelques colonnes s’étaient effondrées par les remous des eaux et le frôlement de la coque des barques, écrit encore Christiane Desroches Noblecourt. On sentait que les artistes avaient mis toute leur poésie créatrice au service de la déesse Isis, à laquelle la chapelle était dédiée. »

Les membres de l’expédition constatèrent également que toutes ces constructions portaient la marque de leur christianisation. Une inscription dans une petite chapelle de l’époque des Ptolémée (aux environs de l’an 0) indiquait que, pour effectuer la conversion, le prêtre avait tout simplement planté une croix au faîte de l’édifice !

Le kiosque de Kertassi

Dès le lendemain de leur retour au Caire, les scientifiques étaient en mesure de rendre le résultat de leur enquête, dont Christiane Desroches Noblecourt était le rapporteur. Adoptée à l’unanimité, elle concluait à la nécessité de conserver les monuments en préservant leur environnement autant que possible. Certains sanctuaires devaient être démontés pierre par pierre et remontés une quarantaine de mètres plus haut, et plus loin sur la rive, estimait l’équipe. On pourrait les regrouper en oasis afin de les faire garder plus facilement et organiser leur visite. L’entreprise serait délicate : jamais auparavant cela n’avait été réalisé pour des bâtiments de cette envergure.

Mais, pour d’autres spécialistes, il paraissait impensable de trop les déplacer. L’orientation des temples d’Abou Simbel avait, par exemple, été soigneusement choisie par ses architectes pour « jouer" avec le soleil. Deux fois l’an, par la haute et étroite porte d’entrée, les rayons solaires pénétraient dans le grand temple de Ramsès II. Ils allaient frapper, au plus profond du sanctuaire, les grandes statues des divinités Amon- et de -Horakhty afin de conforter la nature divine du pharaon Ramsès II, dont la statue trônait à leur côté. L’ensemble avait été précisément calculé pour que la tache lumineuse s’évanouisse juste avant de toucher la représentation de Ptah, dieu des Ténèbres. Dans ces conditions, comment sauver Abou Simbel ? Faudrait-il le laisser sur place et construire une digue en terre et enrochement haute de plusieurs dizaines de mètres pour le préserver des eaux du barrage ?

L’UNESCO, prenant connaissance du rapport, approuva ses conclusions et, après y avoir effectué quelques modifications, lançait, le 8 mars 1960, un appel solennel pour la sauvegarde des monuments de la Nubie. Christiane Desroches Noblecourt avait gagné son pari. Ou, plutôt, la première partie de son pari. Car il lui restait à mener les travaux.

On ne peut pas dire que les mécènes, les entreprises, les grandes fortunes de ce monde se soient bousculés pour verser leur obole en réponse à l’appel de l’UNESCO, déplore l’archéologue. Au contraire, ce sont souvent les petites gens, ici un chauffeur de taxi, là une mère de famille, des ouvriers ou des étudiants, qui ont fouillé leurs poches.

Dès le premier jour, Christiane Desroches Noblecourt reçut la réponse d’une petite fille de douze ans, habitant Tournus, en Bourgogne, qui expliquait avoir entendu parler du risque qui menaçait la Nubie et voulait verser le contenu de sa tirelire. Touché par ce geste, Saroïte Okacha l’invita aussitôt, avec sa mère, pour une visite privée de ces temples qu’elle voulait sauver.

J’ai revu cette fille voici quelques semaines, raconte Christiane Desroches Noblecourt. Elle était venue assister à l’une de mes conférences. Elle s’est présentée à moi et m’a raconté sa vie. Elle est mariée, maintenant.

Le sauvetage peut commencer

Bientôt, le général Nasser obtint des Russes le financement de son grand barrage. Christiane Desroches Noblecourt avait pu elle-même constater sur place que les travaux avaient commencé, en voyant une noria de camions apportant des tonnes de gravier et de roches. Le péril se précisait. Aussi, avant que ne débutent les opérations de sauvetage, nombre d’égyptologues quittèrent leurs chantiers de fouilles pour explorer la région, qui serait inondée d’ici à quelques années et dont les vestiges enfouis seraient à jamais perdus. En tout, une quarantaine de ces chantiers ouvrirent dans toute la Nubie.

Le prsésident Nasser

Enfin, les travaux purent commencer avec le temple de Kalabsha, que les Allemands avaient accepté de prendre intégralement en charge, aussi bien financièrement que du point de vue de la mise en oeuvre. Le sanctuaire fut défait pierre après pierre pour être reconstruit ailleurs, près d’Assouan, où il pourrait être plus facilement admiré des visiteurs. Chaque pierre, dotée d’un numéro d’identification, était remise scrupuleusement à sa place, selon les plans dressés à mesure que le temple était démembré.

Le temple de Kalabsha avant son sauvetage

Vint ensuite le problème d’Amada, pour lequel Christiane Desroches Noblecourt s’était si dangereusement engagée. Le monument, sur lequel trois pharaons avaient successivement apposé leur empreinte (Thoutmosis III, Akhénaton et Thoutmosis IV), comportait des peintures miraculeusement conservées, aux teintes minérales notamment rehaussées de bleu et de blanc.

Si Abou Simbel peut être comparé à Notre-dame, Amada, avec la finesse de ses décors, avait tout de la Sainte-Chapelle. Je n’imaginais pas que l’on puisse démonter ses parois comme on avait pu le faire avec Kalabsha, s’insurge Christiane Desroches Noblecourt. Cela aurait défiguré tous les reliefs peints ornant les murs intérieurs.

Aussi a-t-on conçu de faire cercler le sanctuaire avec des cornières de fer pour le traiter en un seul bloc indivisible. Il faudrait ensuite le détacher du sol en creusant sous son assise pour lui laisser sa semelle de pierre, puis transporter l’ensemble sur plus de 3 kilomètres, le long de trois lignes de chemin de fer disposées parallèlement les unes aux autres ! Comme les premiers devis atteignaient des sommes faramineuses dont Christiane Desroches Noblecourt, à l’époque, n’avait pas le premier sou il fallut réviser le dispositif. Il fut décidé de ne pas poser d’un coup les lignes de chemin de fer, mais seulement quelques dizaines de mètres à la fois : on démonterait les rails inutiles dès que le temple sur roulettes aurait franchi cette distance, pour les reposer à l’avant !

C’est ce qui fut fait et achevé en 1966. Entre-temps, au cours des travaux, les ouvriers avaient découvert, au bord du temple, les corps de deux touristes anglais venus mourir là quarante ans plus tôt. Sans doute des bédouins pillards à la recherche de valeurs leur avaient-ils réglé leur compte. Il faut dire que la région n’était pas sûre. Une dizaine d’années plus tôt, Mustafa Amer avait dû chasser des hommes qui s’étaient introduits nuitamment sur le bateau où dormaient Christiane Desroches Noblecourt et une équipe d’archéologues ! Un autre jour, Christiane Desroches Noblecourt, prévenue par leur famille, fit chercher deux jeunes Français qui étaient partis seuls en voiture pour découvrir la région. On les retrouva assassinés.

Travaux pharaoniques

Ce type de danger ne parvenait pas à affecter la bonne humeur qui régnait sur le chantier des temples d’Abou Simbel. Un village complet avait poussé dans le désert, où vivaient beaucoup d’ingénieurs français avec leur famille, se souvient Christiane Desroches Noblecourt, qui y passait autant de temps qu’elle pouvait. Les gosses, qui disposaient d’une grande liberté, étaient heureux comme tout. Imaginez un peu : on leur avait construit une piscine et ils n’avaient pas besoin d’aller à l’école, suivant des cours par correspondance.

La solution retenue pour ces deux sanctuaires, exceptionnels par leurs dimensions et la richesse de leurs décors, pourrait paraître insensée... Mais c’était la seule possible, compte tenu des difficultés auxquelles les scientifiques responsables devaient faire face. Tout le problème venait de ce que les deux temples étaient insérés chacun dans un mamelon, une sorte de petite montagne, à la façon d’une grotte. L’idée de construire une digue pour les préserver de l’inondation avait été abandonnée : l’eau aurait fini par s’infiltrer dans le sous-sol. Mais comment démonter des cavernes ?

La réponse fut digne de celle qu’un architecte des pharaons aurait pu donner. D’abord, 380000 mètres cubes de sable furent déposés devant les deux magnifiques façades gardées par des statues monumentales représentant Ramsès II et sa femme Nofretari, afin que d’éventuelles chutes de pierre ne les abîment pas. Ensuite, on décalotta le mamelon : ses roches de surface furent extraites et conservées. Puis il fut arasé jusqu’à ce que les ouvriers atteignent le plafond du temple. Alors ils utilisèrent de grandes scies à main et le découpèrent, tout simplement, en 1042 blocs, dont le plus gros compta jusqu’à 20 tonnes, qu’une grue se chargea de transporter 90 mètres plus haut.

Mais les discussions techniques et financières les Américains participant finalement au budget de belle manière avaient pris tant de temps que le Nil commençait à monter : le grand barrage avait commencé sa mise en eau ! En toute hâte, un coffrage de pal planches des tôles très résistantes fut posé et de puissantes pompes installées pour évacuer l’eau qui s’infiltrait dans le sol.

Comble de malchance, ce mois d’août 1964 connut une crue exceptionnelle et le niveau du fleuve, qui commençait à devenir lac, montait dangereusement. Peut-être Christiane Desroches Noblecourt invoqua-t-elle Maât, la divinité chargée de régler la bonne marche du monde, car les eaux s’arrêtèrent 2 mètres avant la catastrophe...

La suite...

[1La Grande Nubiade

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    L’enquête est confié à un jeune Medjaï de la police de Pharaon, qui aidé par une praticienne d’origine libyenne va bien vite mettre la main sur un suspect. Mais les apparences sont parfois trompeuse...

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