Néfertiti L’épouse du soleil

, par  JACQ Christian

Un visage sublime

Qui n’a pas eu l’occasion de contempler, au détour d’un livre ou d’une revue, le merveilleux visage de Néfertiti [1], et qui n’a pas été émerveillé par tant de grâce, de beauté et de majesté ? Les mots manquent pour décrire cette femme dont la noblesse est resplendissante et dont le sourire est animé par une lumière intérieure qui a traversé les millénaires et nous touche au cœur. Claire de visage, dit à son propos le texte d’une stèle-frontière de la cité d’Aton, joyeusement ornée de la double plume, souveraine du bonheur, dotée
de toutes les vertus, à la voix de qui on se réjouit, dame de grâce, grande d’amour, dont les sentiments réjouissent le seigneur des deux pays.
Deux portraits ont été préservés. Le premier, conservé au musée du Caire, fut découvert par l’Anglais Pendlebury lors de la
campagne de fouilles 1932-1933, sur le site d’el-Amarna ; cette tête sculptée, aux yeux non incrustés, devait être placée sur une statue. L’intensité spirituelle de l’oeuvre est admirable ; c’est bien une fidèle de la lumière qui contemple la divinité, au-delà du monde apparent. Aucune inscription ne permet d’identifier formellement Néfertiti, bien que les historiens de l’art s’accordent pour reconnaître l’épouse d’Akhénaton.

Le célèbre buste conservé au musée de Berlin est une petite sculpture haute de 50 cm. Elle fut trouvée, à Amarna, le 6 décembre 1912, par une équipe allemande que dirigeait Ludwig Borchardt. Le lieu de la découverte est remarquable : L’atelier du sculpteur Thoutmosis. Ce chef-d’oeuvre fascinant n’est, en réalité, qu’un modèle inachevé, abandonné là lorsque l’artisan repartit pour Thèbes. La couronne très particulière, que porte Néfertiti sur les bas-reliefs amarniens, permet de l’identifier avec certitude. La finesse du cou, la pureté du visage, la douceur de l’expression alliée à la
sérénité, témoignent du génie d’un maître sculpteur et de la beauté de la reine.

Les origines de Néfertiti

Le nom de Néfertiti signifie « la belle est venue ». Quelques égyptologues supposèrent que la reine était d’origine étrangère, mais il n’en est rien. Son nom est typiquement égyptien et se réfère, nous le verrons, à sa fonction divine.Néfertiti, fille d’Amenhotep III et de Tiyi ? Rien ne confirme cette autre hypothèse. Aucun texte ne donnant le nom des parents de la grande épouse royale d’Akhénaton, le plus sage est de convenir qu’elle était une dame de la cour, peut-être la fille d’un grand dignitaire comme Aÿ, qui deviendra pharaon après le décès de Toutankhamon. Et rien n’interdit de penser qu’Akhénaton décida d’épouser une très belle jeune femme, sans fortune.

Une seule certitude : la nourrice de Néfertiti s’appelait Tiyi, nom comparable à celui de la grande épouse royale d’Amenhotep III. Cette Tiyi épousa Aÿ.

La déesse Néfertiti

Le mot « Néfertiti » se lit, de manière technique, Néféret-ity, « la belle est venue » . Cette « belle » est la déesse lointaine qui, après avoir quitté le soleil créateur, est partie pour le désert de Nubie. Sans elle, les Deux Terres sont condamnées à la stérilité et à la désolation. Grâce à l’intervention des divinités, notamment Thot et Chou, la déesse lointaine reviendra en Égypte, et la nature et tous les êtres vivants connaîtront de nouveau le bonheur. Néfertiti est l’incarnation de cette déesse qui vient ou, plus exactement, qui revient pour prodiguer son amour au pharaon, afin qu’il rayonne comme un soleil. À la fois Hathor, amour céleste, et Maât, Règle éternelle, elle recrée la lumière et protège le roi chargé de la faire rayonner sur terre [2]. Tel fut d’ailleurs le rôle majeur de toutes les reines d’Egypte.

Akhénaton et Nefertiti

Puisque le culte du moment était centré sur Aton, Néfertiti se nommait aussi « Parfaite est la perfection d’Aton « , et c’était pour elle que le disque solaire se levait. Quand il se couchait, il redoublait d’amour pour elle. Dans le grand temple d’Aton étaient dressées des statues de la déesse Néfertiti auxquelles on adressait des prières, afin qu’elle continuât à faire verdoyer les Deux Terres. Voulant affirmer la puissance de la lumière d’Aton, Akhénaton occulta les mystères osiriens. Il fallait bien, cependant, que les rites de résurrection fussent accomplis et, notamment, que les quatre déesses placées aux angles du sarcophage royal (dont Isis et Nephtys) récitassent les litanies magiques. Ce fut Néfertiti qui les remplaça.La scène d’adoration de la tombe d’Ipy rassemble, selon le rituel amarnien, le roi, la reine et leur fille vénérant un soleil divin dont
les rayons se terminent par des mains qui transmettent la vie. Détail surprenant : Néfertiti élève vers Aton un plateau sur lequel se trouvent les noms du dieu, inscrits dans un cartouche, et une petite statuette représentant une reine assise, adressant une prière à ces noms divins, une reine qui n’est autre que... Néfertiti elle-même ! Il est clair que c’est une Néfertiti divinisée qui est ainsi représentée. Elle est le soleil féminin qui donne la vie.

Akhénaton et Nefertiti, détail du dos

Néfertiti, reine pharaon ?

Dans certaines inscriptions, le nom du roi n’est pas suivi de son prénom, mais de celui de la reine, comme si, à eux deux, ils ne formaient qu’un seul nom, une seule entité royale dont les deux éléments étaient indissociables. Aucune activité sacrée ne pouvait être accomplie sans la présence de Néfertiti. Le couple royal était formé de deux personnalités d’égale importance devant le dieu Aton ; le roi et la reine lui adressent les mêmes prières, lui consacrent les mêmes
offrandes, font monter vers lui la même fumée d’encens. Ces scènes d’adoration, très répétitives, sont particulièrement nombreuses. Elles ornaient les parois des temples et des tombes, constituant le « programme « symbolique du règne. D’ordinaire, pharaon apparaissait seul sur son char . Dans sa nouvelle capitale d’Amarna, au su et au vu de tous, Akhénaton embrasse tendrement sa belle épouse, sous les rayons du soleil. Il y a une autre occupante sur le char : l’une des
filles du couple solaire qui, pendant que ses parents s’embrassent, n’a d’yeux que pour les chevaux dont la tête est ornée de grandes plumes multicolores.

Lors de l’investiture du vizir Ramosé, alors que le couple royal habitait encore Thèbes, Néfertiti participa à la cérémonie et se montra à la « fenêtre des apparitions « pour féliciter le grand dignitaire. Dans la cité d’Aton, trönant aux côtés du monarque, Néfertiti reçut les ambassadeurs d’Asie et de Nubie, venus présenter leurs tributs au pharaon. Peut-on admettre que Néfertiti fut davantage qu’une reine et régna seule ? La couronne particulière ,qu’elle porte, assez proche de la couronne rouge de Basse- Egypte, semble plaider en ce sens. Grande prêtresse du culte d’Aton, Néfertiti disposait d’un espace sacré spécifique, « l’ombre de « . Il est probable que le roi dirigeait le culte du matin, et la reine celui du soir. Néfertiti avait la capacité de diriger seule des rituels et de présenter seule des offrandes à Aton.

Privilège remarquable, la reine pouvait se déplacer sur son propre char équipé, comme celui du roi, d’un arc et de flèches. Un bloc conservé au Museum of Fine Arts de Boston enregistre un détail encore plus surprenant : à bord d’une barque royale, Néfertiti, couronnée, empoigne un adversaire par les cheveux et le frappe de sa massue. Elle symbolise ainsi la victoire de l’ordre sur le
chaos. D’ordinaire, seul le pharaon régnant accomplit ce geste rituel, que l’on retrouve sur un bloc de Karnak. Pour quelques égyptologues, ce faisceau d’indices autorise à conclure que Néfertiti, comme Hatchepsout, fut une reine pharaon. L’hypothèse deviendrait certitude, si l’on parvenait à prouver que la reine survécut à Akhénaton, et qu’elle changea de nom pour régner seule sous le nom de Sémenkhkarê ; mais la documentation est trop rare et trop confuse pour formuler, à l’heure actuelle, une conclusion définitive.

Quand Néfertiti décorait une femme

Le couple royal tint à récompenser ses fidèles ; les personnages concernés se présentaient devant le palais royal, à la fenêtre duquel apparaissaient, couronnés, Néfertiti et Akhénaton. Or, Néfertiti pouvait célébrer seule cette festivité et, qui plus est, en
faveur d’une femme. Cette dernière, Meretrê, n’était d’ailleurs pas accompagnée de son mari. Pour la circonstance, la dame Meretrê, « l’aimée de la Lumière divine « , s’est faite belle : grande et longue perruque surmontée d’un cône de parfum, maquillage soigné, longue robe transparente qui laisse deviner ses formes charmantes. Elle est assistée de plusieurs servantes et de serviteurs portant vases, fleurs, instruments de musique. Le lieu où se déroule la scène est enchanteur, car le palais de la reine se trouve au coeur d’un jardin planté d’arbres et de vignes. L’une des servantes, pendant que ses compagnes se prosternent devant Néfertiti, profite de l’écran qu’elles forment pour boire une coupe de vin. Des enfants, admonestés par un gardien tenant un bâton, ont réussi à se mêler à cette cérémonie qui, pour protocolaire qu’elle fût, n’a rien de glacial. Après avoir reçu un collier d’or, Meretrê est reconduite chez elle par un proche qui lui tient la main, tandis que ses amies la suivent. Chez elle aura lieu un joyeux
banquet pour fêter cette distinction.

Les filles de Néfertiti et d’Akhénaton

Le point culminant du culte d’Aton était la célébration de la lumière par la famille royale. Dans l’immense cour du grand temple d’Aton, le roi et la reine consacraient des offrandes alimentaires sur un vaste autel auquel on accédait par une lampe. Akhénaton et Néfertiti se tenaient côte à côte, sur une sorte d’estrade ; autour d’eux, leurs filles, de hauts dignitaires, des ritualistes, des dames de la cour . Toutes les personnes présentes étaient recueillies, accueillant en leur coeur l’illumination solaire.
De manière tout à fait inhabituelle dans l’art égyptien, sont représentées des scènes qui nous permettent d’entrer dans l’intimité de la famille royale. Nous voyons Néfertiti donner le sein à l’une de ses filles, se laisser caresser le menton par l’une d’elles, tenir
ses enfants sur ses genoux, elle-même assise sur ceux d’Akhénaton. Nous assistons aussi au repas pris par la famille royale, qui ne s’encombre guère de vêtements.
Akhénaton et Néfertiti veulent démontrer de manière éclatante qu’ils forment une famille heureuse, épanouie, rayonnante, grâce à l’énergie que leur procure chaque jour le dieu Aton. Ils proposent un modèle idéal, fondé sur cette vénération de la lumière ; c’est d’ailleurs pourquoi les fillettes sont associées à des actes cultuels. Le couple eut six filles : trois avant l’an 6 du règne, la quatrième entre l’an 6 et l’an 9, les deux dernières entre l’an 6 et l’an 9. Il est bien précisé que chacune est la fille de la grande épouse royale, Néfertiti. C’est peu après l’an 12 du règne qu’une première épreuve, fort cruelle, devait frapper le couple royal : la mort de Meket-Aton, leur deuxième fille. Pour cette famille qui faisait de sa cohésion l’exemple même des bienfaits d’Aton, la déchirure fut profonde. Il fallut célébrer les rites funéraires et procéder à la mise au tombeau dans la sépulture familiale ; une scène montre Akhénaton et Néfertiti en pleurs devant le lit funéraire. La mort de Meket-Aton lézarda de manière irrémédiable le bel édifice que le couple solaire avait construit ; Néfertiti fut
profondément affectée par cette disparition. Mourut-elle peu de temps après ? En interprétant de manière vériste les représentations des fillettes, certains égyptologues estimèrent que leur crâne allongé était la traduction esthétique d’une maladie. « Esthétique « est le mot clé : dans certaines scènes, tous les personnages sont représentés avec cette même déformation. Des sculptures retrouvées à Amarna nous offrent, en revanche, des visages « classiques « . Il est donc vain de songer à une quelconque pathologie.

Six filles. . . et pas de fils ? Quelques érudits aimeraient faire de Toutankhamon, dont les parents sont inconnus, le fils d’Akhénaton et de Néfertiti. Nul indice décisif n’est venu corroborer cette hypothèse.

La disparition de Néfertiti

Sur la mort de Néfertiti furent écrits de véritables romans, parfois sous le couvert d’une égyptologie « sérieuse ». On parla d’une brouille entre Akhénaton et Néfertiti, de l’isolement de cette dernière dans un palais de la cité du soleil, de sa prise du pouvoir à la tête d’un parti d’opposition, etc. Nous ignorons la date de la mort de Néfertiti et ses circonstances. Tout au plus peut-on admettre qu’elle décéda avant Akhénaton. L’une des filles du couple solaire, Méritaton, épousa symboliquement son père, mais ce fait suffit-il à prouver que Néfertiti était décédée ? De son vivant, en effet, Méritaton, « l’aimée d’Aton « , était déjà considérée comme le troisième terme de la trinité sacrée formée du père, de la mère et de l’enfant. Méritaton est présente dans nombre de cérémonies ;
marchant derrière sa mère, elle manie un sistre pour écarter les influences nocives. Occupant une demeure personnelle dans la cité du soleil, Méritaton semblait promise aux plus hautes fonctions et reçut le titre de « grande épouse royale « . Mais elle disparut assez vite de la scène publique, sans que l’on sache si elle était morte assez jeune, ou si elle avait décidé de se retirer de la vie politique.

Kiya

Nouvelle énigme : le nom de Néfertiti se retrouve, en partie, dans celui de Semenkhkarê, l’éphémère monarque qu’Akhénaton associe au trône peu avant sa mort. Est-ce Néfertiti devenue pharaon sous un autre nom, est-ce Akhénaton symboliquement dédoublé, est-ce un dignitaire de la cité du soleil choisi comme successeur ?
Où fut inhumée Néfertiti ? Probablement dans le grand tombeau prévu pour la famille royale et situé assez loin de la capitale, dans un endroit désertique. Les fouineurs le trouvèrent pillé et dévasté. La momie de Néfertiti est-elle celle qui gisait dans la tombe n ° 55 de la Vallée des Rois ? Les noms ont été détruits, le
visage fut martelé. S’agit-il d’Akhénaton, de Semenkhkarê, de la reine Tiyi ou de Néfertiti ? Autant de questions encore sans réponse. Néfertiti, l’épouse du soleil, continue à fasciner ; en admirant ses portraits, comment ne pas songer à sa voix mélodieuse qui
chantait la toute-puissance de la lumière Akhénaton semble avoir eu une épouse « secondaire », nommée Kiya, pour laquelle le roi avait fait construire des chapelles dans le domaine sacré d’Aton. Son nom ne fut pas inscrit dans un cartouche, et elle ne porta pas de couronnes. Après l’an 12, l’histoire du règne d’Akhénaton plonge dans l’obscurité. Peut-être
le roi choisit-il, pour lui succéder, une femme pharaon dont le nom était Ankh-Khéperou-Râ Néfernéferou-Aton-, et qui aurait régné pendant plus de deux ans. Ce pharaon (s’il s’agit bien d’une femme !) ne pouvait être Méritaton, la fille d’Akhénaton.]] ?

Un buste en calcaire polychrome de Néfertiti constitue l’une des grandes oeuvres d’art de l’Égypte antique parvenues jusqu’à nous et se trouve aujourd’hui au Staatliche Museum de Berlin. Les lettres d’Amarna, qui sont des tablettes écrites en cunéiforme datant de l’époque du règne d’Akhenaton, ainsi que d’autres inscriptions et bas-reliefs, témoignent également de
la renommée de Néfertiti.

Source : Les égyptiennes, édition Librairie Académique Perrin 1996

[1Sur Néfertiti et son rôle historique, voir C. Jacq, Néfertiti et Akhénaton, le couple solaire, 1990.

[2Voir C. Traunecker, BSFE 107, 1986, p. 17-44.

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    Thèbes au Nouvel Empire, des jeunes filles disparaissent mystérieusement dans l’ancienne capitale de l’Égypte.
    L’enquête est confié à un jeune Medjaï de la police de Pharaon, qui aidé par une praticienne d’origine libyenne va bien vite mettre la main sur un suspect. Mais les apparences sont parfois trompeuse...

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