L’Odyssée de RA II, 35 ans après

Un bateau selon la pure tradition de l’Egypte antique construit au Maroc par des pêcheurs boliviens. C’est un peu la description qu’avait faite de son vivant Thor Heyerdahl de l’embarcation baptisée RA II, ce 5 mai de l’année 1970. Une première tentative avait été effectuée pour traverser l’océan Atlantique 10 mois auparavant, à bord d’un premier bateau RA I. Ce dernier avait été construit par des pêcheurs de la rivière Tchad en Ethiopie. Pour RA II, nous avons choisi de faire appel aux Indiens du lac Tikicaca, le seul endroit au monde où l’on navigue encore dans des barques en joncs, avait commenté ce descendant des Vikings. Aux frontières du Pérou et de la Bolivie à presque 4.000 mètres d’altitude, des hommes fabriquent depuis des millénaires des embarcations quasi similaires à celles de l’Egypte antique et de Mésopotamie. Santiago Genovés anthropologue mexicain faisait déjà partie de la première expédition. C’est lui qui était chargé de recruter des indiens et des marins de la rive du lac de Bolivie. C’est ainsi que 4 hommes avaient accepté de le suivre au Maroc pour construire le bateau RA II. Ils ne revirent leurs familles que plusieurs mois après. Ils furent très étonnés de ne pas découvrir l’Afrique dès la rive opposée du lac. A Safi, ancien port phénicien de la côte atlantique marocaine, témoigna Heyrdahl, 12 tonnes de joncs de papyrus attendaient les Indiens. La marchandise avait été acheminée depuis le lac Thana en Ethiopie et source du Nil bleu. Les indiens choisirent les meilleurs papyrus et se mirent au travail. Des milliers de joncs ont été constitués en deux énormes fagots cylindriques et liés très serrés par une seule corde en spirale. Puis les deux fagots ont été reliés solidement l’un à l’autre et bardés chacun d’un faisceau latéral plus petit qui donna sa largeur au bateau. Les deux extrémités des fagots furent redressées verticalement pour former la proue et la poupe de RA II. Ce dernier fut achevé au bout de six semaines de travail. Mais il était nettement plus petit que RA I. Le 5 mai 1970, le bateau était prêt pour la mise à l’eau. Norman Baker, le navigateur américain, était venu rejoindre les hommes de l’Odyssée. Et c’est sous sa conduite que RA II traversa la ville de Safi depuis le chantier de construction jusqu’aux eaux du port. Selon la tradition locale, le baptême fut donné par le lait de chèvre par l’écrivain Aïcha Amara qui fut la marraine de RA II. Fut ensuite hissé le drapeau des Nations unies symbolisant les nationalités des 8 membres de l’équipage. Les navigateurs attendirent encore une dizaine de jours pour que les fibres de papyrus s’imprégnent bien d’eau. Le 17 mai, le départ fut donné pour la longue traversée. Pendant deux jours, nous avons navigué sous un vent favorable vers le sud longeant les côtes africaines, commenta Thor Heyrdahl. RA II progressait rapidement à raison de 100 miles en 24 heures. Mais lourdement chargé de 6 tonnes de marchandise, le bateau commençait à s’enfoncer chaque jour un peu plus. Par sécurité, les membres de l’équipage s’harnachèrent pour ne pas basculer. Par-dessus bord, ils jetèrent tout ce qui n’était pas jugé indispensable. A commencer par deux canots de sauvetage. Sous l’œil de Santiago, l’intendant du bord, une tonne de matériel fut jetée à la mer. Ainsi allégé, nous avions cessé de nous enfoncer et nous avions continué notre voyage vers la lointaine Amérique, racontait Heyrdahl. La nuit, les aventuriers accrochaient des lampes à pétrole pour signaler au mieux leur présence. Il y avait peu de chances que les fibres du papyrus produisent un écho sur les radars des éventuels navires marchands.

Panne de vent

Un matin, il n’y avait plus un souffle de vent et le RA II, en panne, naviguait mollement au gré des faibles courants marins. Pour filmer la barque de l’extérieur, les navigateurs disposaient d’un canot pneumatique pouvant transporter 3 hommes quand la mer le permettait. Par eau calme, il était facile de repérer de petites taches noires à la surface. C’étaient des boulettes de fuel solidifiées. Pollution permanente et omniprésente déjà constatée lors de la première traversée, avait déclaré Thor Heyrdahl. Le bateau est resté en rade dans le secteur pendant plusieurs jours. Pour remonter le moral des troupes, les professeurs du Mexique et du Caire s’unissent pour faire le clown. Pendant que le bateau dérivait, des oiseaux de différentes espèces venaient se poser à bord. Des baleines avaient tournoyé un instant autour du bateau. Parmi les oiseaux, un pigeon bagué d’Espagne. Un message fut ajouté à ses pattes : je me suis arrêté sur RA II le 21 mai 1970. Mais le pigeon refusait de prendre son envol et avait choisi de rester sur l’Atlantique. Georges Sourial, homme grenouille, plongeait avec sa petite caméra sous-marine pendant l’inspection de Thor de l’état des faisceaux du papyrus. Nous étions rassurés que les fibres de joncs étaient en parfait état. Le bateau était resté immobilisé pendant 7 jours. Heyrdahl était plein d’appréhension car les joncs de papyrus ont une durée de flottabilité limitée. Les navigateurs essayèrent même de godiller, mais en vain, pour sortir le bateau de cette zone de calme plat. Après plusieurs jours d’attente, le vent était revenu, mais plus fort qu’espéré. L’esprit d’équipe était resté intact parmi l’équipage. Pratiquement toutes les religions étaient représentées à bord. Le Marocain Madani Aït Ouhanni cherchait avec un compas la direction de la Mecque pour faire sa prière. C’étaient 8 hommes de races, de cultures, de religions et de nationalités différentes qui cohabitaient en parfaite harmonie sur quelques mètres carrés. A côté de l’Américain se trouvait le Russe et l’Egyptien était à côté du Juif. Je tenais à jour le journal de bord pour noter tout ce qu’était la navigation durant l’antiquité, relatait le norvégien. Des bas reliefs et des peintures trouvés en Mésopotamie montraient les mêmes bateaux que RA II. Ils étaient faits en fagots de joncs et créés de façon identique. Le sextant était notre seule concession aux techniques modernes de navigation, était-il relaté. Toutes les provisions étaient conservées comme dans l’Antiquité. L’eau se trouvait dans des outres en peau de chèvre et les victuailles dans des jarres en céramique. Des amandes, du pain durci, des raisins secs, des noix, des dattes et du sellou (mélange de miel, d’arachides et de farine) Des œufs frais aussi conservés dans de la chaux. Du beurre salé et bouilli ainsi qu’une bonne quantité de viande salée et de poisson séché.

Après le calme, la tempête

Un jour, la mer est devenue grosse et le vent fort. Un annonçant un orage. D’abord, RA II avait supporté les vagues et la déferlante qui se retournait sur le pont. Une vague haute souleva l’embarcation et la laissa tomber brutalement cassant net un des 2 gouvernails. Pendant deux nuits et deux jours, les navigateurs luttèrent contre la mer pour maintenir le bateau en équilibre face aux vagues avec un seul gouvernail. Quand la mer s’est calmée, les marins rafistolèrent le bateau et se remirent en route vers les côtes américaines. Mais manœuvrer RA II était devenu plus compliqué alors que la moitié de l’océan était encore à parcourir. Mais nous étions stupéfaits de constater qu’aucune fibre ne s’était brisée et qu’aucun fagot ne s’était délié, raconta Heyrdahl. Un bateau plus rigide aurait-il pu résister plus longtemps contre les lames de l’océan ? s’était-il interrogé. RA II qui parcourut 5.000 km marins était arrivé dans la zone des Antilles où se forment les cyclones américains. Le pigeon espagnol quitta le bateau pour ne plus revenir. A nouveau, d’autres oiseaux sont venus rendre visite aux navigateurs. Ce qui confirmait que les côtes se rapprochaient. Le bateau s’était encore enfoncé un petit peu et nous naviguions à la vitesse maximum de 4 nœuds, rapporta Heyrdahl. Un jour, la terre se profila enfin au lointain. La joie de l’équipage était aussi forte que la mienne éprouvée en 1947 après la traversée du Pacifique pour débarquer à Tahiti à bord du Kon-Tiki, décrivit le Viking. De nombreux bateaux sont venus entourer et accueillir les hommes de RA II pour leur souhaiter la bienvenue. L’accueil fut extraordinaire. On dirait que tous les îliens de la Barbade se sont réunis pour nous acclamer, était-il raconté. Le Premier ministre, des membres des Nations unies et une délégation américaine des chevaliers de Malte avaient tenu à assister à l’arrivée de RA II. La frêle embarcation était couverte de tabernacles mais aucune fibre de papyrus n’avait cédé.

La traversée de l’Atlantique avait duré 57 jours. RA II avait parcouru 3.270 miles (6.200 km environ). Le bateau avait pour but de démontrer qu’une telle embarcation aurait pu, peut-être même, avait pu traverser l’océan pendant l’Antiquité. Et que contrairement aux affirmations courantes, rien ne permettait de refuser catégoriquement l’idée selon laquelle les bâtisseurs des pyramides de l’ancienne Egypte et les fils des civilisations précolombiennes avaient pu avoir des origines communes. L’objectif était aussi de démontrer que 8 hommes de nationalité différente sont capables de vivre ensemble en parfaite harmonie tant qu’ils luttent pour un but commun.

Hommage à RA II

Deux journées seront organisées en souvenir de l’expédition RA II. L’événement, qui se tiendra à Safi les 30 septembre et 1er octobre de cette année, sera marqué par des manifestations commémoratives regroupant des personnalités nationales et internationales des mondes scientifique et culturel. Parmi les participants, la famille de Thor Heyerdahl, les membres de l’équipage RA II, encore vivants et les ambassadeurs représentant les membres de l’équipage. L’objectif est d’ériger une stèle commémorative au centre ville de Safi. Un quai va également être baptisé “Quai Thor Heyerdahl”. c’est de ce quai qu’est partie l’expédition RA II.

On envisage également la création d’un musée de la mer avec le musée Kon-Tiki d’Oslo et à proposer le jumelage entre Safi et Larvik, ville natale du navigateur norvégien. Des animations culturelles et artistiques sont aussi prévues autour de l’événement.

“Les Amis de Thor Heyerdahl”

L’association “Les Amis de Thor Heyerdahl” est une association à but non lucratif. Elle a pour objectif majeur de perpétuer les idées de Thor Heyerdahl, sa vision humaniste et universaliste, en favorisant le dialogue entre les cultures et les religions et les échanges entre les civilisations. Le comité d’honneur est composé de Larbi Sabbari Hassani, wali de la Région de Doukkala-Abda et gouverneur de Safi et de Arne Aasheim, ambassadeur de Norvège au Maroc. Le bureau est constitué de Aïcha Amara, Taieb Amara, Ahmed Ghaïbi, Madani Ait Ouhani, Saïd Laqabi, Fatéma Chahid, Thami Ouazzani et Abderrahim Benhima

Qui est Thor Heyerdahl

Né en Norvège, à Larvik, Thor Heyerdahl a été tout à la fois navigateur, explorateur, archéologue et humaniste. Il s’est fait connaître grâce à ses recherches et à ses nombreuses expéditions. Celle du Kon-Tiki, du RA I, du RA II, et du Tigris, lui ont valu de multiples distinctions de la part des scientifiques, des chefs d’Etat et des Gouvernements du monde entier. Il fut membre de l’Académie des Sciences de Norvège, membre de l’Académie des Sciences de New York. Titulaire de la médaille d’or de la Royale Geographic de Londres. Il fut aussi nommé Docteur honoris causa par plus d’une centaine d’universités et d’institutions prestigieuses dans le monde et désigné comme l’homme de l’année 1999 par son Pays La Norvège. Les scientifiques russes ont attribué le nom de Thor HEYERDAHL à une petite planète qu’ils ont découverte. Les Instances de Norvège, sous les auspices du Prince Philip d’Angleterre, ont institué, en 2001, le prix International maritime Thor HEYERDAHL pour l’environnement. Thor Heyrdahl est décédé le 18 avril 2002.

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