4e Rencontre des "Vendredis du CDAP" à Tunis

L’histoire de la médecine arabe : un héritage glorieux

Comment se fait-il qu’une civilisation si brillante dans le domaine de la science et de la médecine se soit brusquement dégradée ?

Comment réagir face à cette citation : « Des chirurgiens arabes sont à l’origine de l’invention de la seringue dont l’éminent médecin andalou Abu al-Qasim Khalaf Ibn Abbas Al Zahrawi (Abulcassis) qui fut traumatologue, urgentiste, orthopédiste » ? Ou face à cette affirmation qui souligne l’apport considérable de la médecine arabo-islamique, précieux legs dans l’histoire de la médecine universelle ? Comment ignorer cette vérité qui fait des chirurgiens arabo-musulmans les pionniers de la chirurgie ? Comment oublier "Raze" ou Abu Bakr Al-Razi, le "Galien des Arabes", le maître unique de son siècle en médecine ? Comment ne pas citer Ahmed Ibn Al Jazzar, le plus illustre savant de l’école médicale de Kairouan et l’un des plus grands du monde arabo-islamique ? Et l’itinéraire de Ishaq Ibn Omrane, originaire de Samarra, en Irak, à qui l’on doit l’Introduction de la médecine en Ifriqiya, ou encore celui de Isaac Ibn Souleymane, surnommé "le Prince des médecins", ? Et Avicenne (Ibn Sina), médecin et philosophe dont le Canon de la médecine, poème de 1.300 vers traduits en latin, a eu une grande influence sur l’enseignement et les pratiques médicales en Occident ?

Autant d’interrogations qui nous déroutent, autant de certitudes pour nous rassurer, fournies par d’éminents professeurs venus spécialement débattre de « L’histoire de la médecine arabe », en ce vendredi 15 avril, au siège de l’Office national de la famille et de la population (Onfp), dans le cadre de rendez-vous désormais incontournables, les « Vendredis du CDAP » (Centre de documentation, des archives et des publications).

« Histoire de la médecine arabe au Maghreb », « Regards sur l’évolution de la médecine arabo-islamique » et « Les anciennes fonctions médicales des sites archéologiques à Porto Farina », tels ont été les thèmes abordés respectivement par le professeur d’endocrinologie, Rafik Boukhris, le professeur de chirurgie à la faculté de Médecine de Tunis, Saïd Mestiri, et Ridha Limam, spécialiste en médecine interne.

Venu nous parler de l’« Histoire de la médecine arabe au Maghreb », le Dr Rafik Boukhris a tenu à préciser dès le départ que « cette médecine n’est qu’une des branches de la médecine arabe ayant dominé le monde du IXe au XIIIe siècle, cette médecine arabe elle-même étant née à partir d’autres médecines qui l’ont précédée, chacune donnant naissance et enrichissant la suivante. Les anciennes médecines font partie des deux premières civilisations humaines qui ont vu le jour dans le monde arabe d’aujourd’hui et qui sont les civilisations de l’ancienne Egypte et de l’ancien Irak. Elles vont être suivies, chronologiquement, par d’autres civilisations qui leur sont tributaires, beaucoup pour les civilisations grecque, perse et indienne et en partie pour la civilisation chinoise ».

D’aucuns affirment que la médecine arabe est loin d’être exclusivement le fait des Arabes proprement dits. Elle n’est pas non plus exclusivement islamique et que, jusqu’au IXe siècle, les savants arabes vont se contenter, comme les moines européens, de traduire les textes des Anciens.

Egypte et Mésopotamie : « Les mères orientales »

Le Dr Rafik Boukhris réfute cette thèse et affirme que toutes les civilisations sont nées en Egypte et en Irak et que les Grecs « ne s’étaient pas réveillés civilisés ». ( ) « Les tenants actuels "du conflit des civilisations" qui sont souvent les "défenseurs" de la civilisation occidentale( ) oublient de nous dire quelles sont les "mères orientales" de cette civilisation grecque, oublient le célèbre aphorisme "Ex nihilo nihil" (rien ne vient de rien) ». Et de citer Georges Roux : ( ) La médecine mésopotamienne, bien qu’encore enveloppée de superstitions, avait déjà quelques caractéristiques d’une science positive. Tansmise en partie aux Grecs, avec la médecine égyptienne, elle allait préparer la voie à la grande réforme hippocratique du Ve siècle av. J.-C. ».

Revenons à l’Egypte, « Masr oum eddounia ». Lorsque les Grecs voulaient parfaire leurs connaissances, ils allaient en Egypte. Le grand historien Hérodote (v.480-v.420 av.J.C.) n’était-il pas allé en Egypte recueillir auprès des prêtres égyptiens une grande partie des informations historiques de son ouvrage Les Histoires ?

Comme dévidant la soie d’un cocon, le Dr Boukhris déroulera pour nous l’histoire de la médecine dans l’ancienne Egypte, évoquera le pharaon Djeser (2680-2660 av. J.-C.) de la IIIe dynastie qui a eu à ses côtés un grand prêtre et un prince royal, Imenhotep, « homme de génie, sculpteur, charpentier, architecte et chef des travaux, à qui on attribue la première utilisation de "l’art de bâtir avec des pierres taillées" au lieu de la brique crue et (qui) construisit la pyramide à degrés de saqqara où reposera le pharaon Djeser ».

Imenhotep, rappelle l’intervenant, fut aussi un si grand médecin que « les Egyptiens et les Grecs des millénaires postérieurs le considérèrent comme l’équivalent du dieu grec de la médecine, Asclépios ou Esculape ».

Quant à la médecine mésopotamienne, elle fut inspirée par la magie et empreinte d’empirisme. De nombreuses tablettes d’argile retrouvées à Ninive, Babylone permettent de mieux comprendre la pratique médicale des médecins akkadiens. Ceux-ci, en effet, avaient le plus souvent recours à l’hépatoscopie, la lecture des oracles dans le foie d’animaux sacrifiés, pour désigner le dieu ou le mauvais esprit responsable des diverses maladies. La thérapeutique associe offrandes, sacrifices, incantations, mais aussi médecine naturelle comprenant l’art des pansements, la réduction des fractures, des prescriptions pharmacologiques et la confection de remèdes à partir de plantes et d’ingrédients divers, alors que les Egyptiens parvenaient, eux, à rationaliser la médecine en dépit de l’omniprésence des divinités !

Cependant, une « vraie » médecine rationnelle (asûtu) et de « vrais » médecins (âsu) avaient existé, tient à préciser le Dr Boukhris : « Généralement issus d’une classe sociale aisée, (ils) étudient pendant de nombreuses années les sciences de base et apprennent la médecine pratique avec un médecin confirmé ».

Les Mésopotamiens étaient, en outre, d’excellents observateurs. Ils notaient tout sur leurs tablettes d’argile. « Les cours de médecine insistaient sur l’énumération de tous les symptômes en vrac. Ils n’ont pas cherché à construire des théories, mais ils ont très soigneusement réussi les données. Il ont fini par connaître les réponses à beaucoup de "quand" et de "quoi", mais ils n’ont pas eu le plus souvent la curiosité nécessaire pour répondre aux "comment" et aux "pourquoi" ». Beaucoup de connaissances empiriques, peu de synthèse.

Grecs, Omeyyades et Abbassides

Place maintenant à la médecine grecque, qui a atteint des sommets inégalés de développement avec Hippocrate et Galien - né en 131 ap. J.- C. à Pergame en Asie mineure (Turquie actuelle), ancienne capitale du royaume des Attalides, et qui étudie la médecine à Pergame, puis à Smyrne, Corinthe et en Alexandrie -, est donc « en partie redevable aux progrès séculaires des civilisations égyptienne et mésopotamienne ».

Et la médecine arabe ? « (Elle) a existé dans l’immense empire arabe qui était au Machreq celui des Omeyyades et des Abbassides, au Maghreb celui des Aghlabites et des Fatimides, et en Espagne celui des Omeyyades de Cordoue ». Cette médecine était apprise, pensée et écrite en arabe, « langue qui s’est révélée une langue scientifique par excellence ».

Al Birouni, grand mathématicien, astronome, un des plus grands pharmacologues de la médecine arabe, originaire de Kawarizm, contemporain d’Ibn Sina, ne connaissait ni l’arabe, ni le persan. Il écrivit pourtant : « Les sciences de toutes les régions du monde ont été traduites dans la langue des Arabes, se sont embellies, ont pénétré les coeurs, et la beauté de la langue a circulé dans les veines et les artères ».

Sautons les péripéties historiques pourtant fort passionnantes pour ne retenir que cette immense soif d’apprendre des Arabes qui engendra la création des Beït Al Hikma (Maisons de la sagesse) dont va bénéficier la médecine avec l’acquisition d’oeuvres scientifiques grecques qui seront traduites, étudiées et approfondies. Ainsi sous les Omeyyades, le prince Khalid Ibn Yazid, neveu du Calife Mouâwiya, était passionné de livres et de chimie et avait réuni en Egypte des savants et des interprètes pour traduire des livres grecs. Le calife abbasside Al Ma’moun, « après une victoire sur l’empereur de Byzance, ne demanda-t-il pas comme une clause de paix des livres scientifiques et n’envoya-t-il pas Yuhanna Ibn Massawayh, un chrétien jacobite, connu sous le nom de Jean Mésuë le Jeune, pour choisir ces livres ? ».

Dans sa conclusion, le Dr Boukhris évoquera une certaine sclérose et le mimétisme qui, petit à petit, s’empareront des esprits. Il parlera d’Ibn Khaldoun, « l’un des plus grands génies du monde arabe et de l’humanité », né à Tunis trois siècles après la mort d’Ibn Al Jazzar, soit en 1332, et dont La Muqaddima « constitue un des moments solennels de la pensée humaine » : « Plus tard, lorsque le vent de la civilisation eut cessé de souffler sur le Maghreb et sur l’Espagne, les sciences déclinèrent et toute activité scientifique y disparut ».

Des conseils toujours d’actualité

Le Dr Saïd Mestiri est revenu sur ce besoin irrépressible d’un retour vers nos sources lointaines et vers cet héritage glorieux que certains se plaisent à présenter comme une imposture. Comment peut-on renier cette médecine arabe après son sacre séculaire ?

Un sursaut de dignité et de fierté saisit actuellement nos jeunes universitaires des pays arabes et musulmans aussi déterminés que curieux pour aller fouiller dans les archives et chercher partout dans le monde le patrimoine de leurs ancêtres.

Saïd Mestiri évoquera cette terre d’Islam qui a vu le Prophète Mohammed délivrer son enseignement oral et se comporter comme un véritable médecin. Ses conseils d’hygiène et de thérapeutique ont été d’ailleurs « publiés » par ses disciples sous le titre de Médecine du Prophète . Le Messager recommandait la diète comme étant la « base de tout traitement » et avait pour habitude de dire : « Si Dieu a créé la maladie (saw), il a aussi créé le remède ».

Le Prophète tenait l’hygiène pour importante : « Soyez propres, répétait-il à ses disciples, car celui qui est propre entre au Paradis ». Ou encore : « Ne vous exposez pas au soleil, car cela est mauvais pour la peau et peut réactiver des maladies sous-jacentes ».

La richesse des observations médicales du Prophète explique l’extraordinaire succès des médecins arabes et musulmans qui, pendant des siècles, avaient dispensé leur art non seulement autour de Bagdad et de l’Egypte, mais aussi dans leur royaume d’Espagne de 711 à 1492.
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Le Dr Ridha Limam, dont l’intervention portait sur « Les anciennes fonctions médicales des sites archéologiques à Porto-Farina », avait abordé la position stratégique de cette ville et son importance militaire et maritime.

Ce qu’il faut, cependant, retenir, c’est le rôle joué par cette ville dans la « protection de l’Occident des épidémies qui provenaient de l’Orient, et ce, grâce à la mise en quarantaine des navires provenant d’Extrême-Orient. La situation du fort Lazaret à un endroit isolé avait permis de l’utiliser comme une sorte d’hospice où l’on isolait les malades et où l’on gardait les voyageurs suspects en observation ».

Voir en ligne : fr.allafric.com

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