Routy Le double lion

, par  Jean-Luc

La religion égyptienne compte plusieurs divinités léonines. Parmi celles-ci, Routy est une figure particulièrement intriguante. Paire de lions gardienne de l’horizon, elle est, selon de nombreux textes, un protagoniste important de la renaissance de l’astre solaire et des défunts. Néanmoins, Routy reste assez mal connu.

Le panthéon égyptien comporte de nombreuses divinités léonines ou associées au lion. Cet animal sauvage, qui a aujourd’hui disparu d’Égypte, vivait en effet sur les rives du Nil sous la préhistoire et certainement, bien qu’en moins grand nombre, à l’époque pharaonique. Il marqua fortement l’imagination des Égyptiens, qui ne manquèrent pas de l’associer au roi guerrier et de le mettre en relation avec de nombreuses divinités.

Statue privenant de Hiéraconpolis

Constant de Wit, ancien professeur à l’Institut supérieur d’Histoire de l’art et d’archéologie d’Anvers, a fait une étude sur le lion dans la religion égyptienne. Elle est parue à Leyde en 1951 sous le titre Le Rôle et le sens du lion dans l’Égypte ancienne. Parmi les divinités léonines, il s’intéresse notamment à un dieu relativement mal connu, quoique bien attesté dans les textes : Routy, le « double lion » ou la « paire de lions ».

Une entité double

Routy, dont le nom signifie les « deux lions », est considéré tour à tour comme une entité simple ou double (des jumeaux). Connu à partir des Textes des Pyramides, il est attesté dans les écrits funéraires et religieux jusqu’à l’époque gréco-romaine. Ses caractéristiques varient d’un texte à l’autre, mais une constante demeure : Routy est intrinsèquement lié au monde solaire. Il peut être qualifié de « fils ainé d’Atoum », le dieu créateur solaire d’Héliopolis, mais, en tant que « paire de lions », il est aussi une incarnation des jumeaux Chou et Tefnout, l’air et l’humidité, premiers rejetons d’Atoum. Si de nombreux textes suggèrent cette identification, une glose en démotique indique explicitement que Routy est bien l’autre nom du couple Chou-Tefnout. Le double lion 59]-st avant tout un féroce gardien de l’horizon, où avaient lieu chaque jour, au crépuscule et à l’aube le coucher et surtout le lever du soleil, moments de transition redoutables où le sort de l’univers était en jeu. Routy gardien est représenté sous l’apparence de deux lions dos à dos portant le signe hiéroglyphique de l’horizon (le soleil se levant sur la vallée). Cette image, choisie comme sigle par l’Institut français d’Archéologie orientale du Caire, est très courante dans l’iconographie égyptienne. Elle figure à la base des miroirs du Nouvel Empire, il rend ainsi hommage aux deux lions supportant l’horizon dans l’espoir qu’ils le laisseront passer. Le motif connaît de nombreuses variantes. Au lieu du signe de l’horizon, on peut trouver entre les deux lions les deux bras de Chou (l’air) soulevant le disque solaire ou un bucrane des cornes duquel émerge l’astre solaire.

La résurrection du soleil et du défunt

Toutes ces images symbolisent le processus de renaissance quotidienne du soleil, sur lequel veillent les deux lions. Sous le Nouvel Empire, ceux-ci peuvent d’ailleurs être respectivement appelés « Montagne de l’Occiden t » (là où le soleil se couche) et « Montagne de l’Orient » (là où il se lève). Dans le célèbre Livre des Morts d’Any, daté de l’époque ramesside, ils sont encore appelés « Hier » et « Demain ». Ces deux termes, qui désignent habituellement Osiris, associent donc Routy au dieu et au monde des défunts, qui représentent une étape cruciale dans le processus de régénération de l’astre solaire. Les deux lions figurent donc à eux seuls le soleil mort (à son coucher) Osiris et le soleil ressuscité (à son lever) Khéper et . Par conséquence, ils évoquent aussi la renaissance du mort, dont le périple posthume est souvent identifié au circuit de l’astre solaire dans la barque nocturne. C’est pourquoi, dans les corpus funéraires, Routy est à plusieurs reprises invoqué en faveur du défunt : « Faites venir le ka du défunt que voici au dieu. Conduisez-le à Routy, amenez-le à Atoum. » Le défunt peut aussi être directement identifié à Routy.

Routy dans le papyrus d’Imenessouf

Une figure complexe

Le double lion Routy peut en outre à l’occasion emprunter la forme d’un autre animal. Selon Constant de Wit, il est par exemple symbolisé par le couple d’ânes. Ainsi, dans la tombe de Nakhtamon à Deir el-Medineh, les deux ânes dos à dos qui encadrent le signe de vie ânkh évoquent sans doute Routy. L’âne est l’animal de Seth. Dans son aspect positif, il est donc le défenseur d’Atoum.

Malgré ses nombreuses attestations, Routy reste une figure complexe. Il est à la fois une entité simple et double, et fait l’objet d’innombrables associations et identifications. Il se confond d’une part avec les diverses divinités léonines parfois représentées sous la forme d’un couple de lions et d’autre part avec toutes les divinités solaires qui, par définition, se rattachent au lion, animal solaire : Atoum, Chou et Tefnout, Osiris, dieu chtonien et soleil nocturne.

Relief de Karnak

Le double lion Aker

Routy n’est pas la seule entité divine figurée comme une paire de lions. L’iconographie est aussi reprise par le dieu Aker, un autre gardien des portes de l’au-delà. A ce titre, il est donc extrêmement proche de Routy. Dans les Textes des Pyramides, la formule « la terre parle : les portes de la Douat sont ouvertes » a pour variante « la terre parle : les portes d’Aker sont ouvertes ». Mais il existe une différence fondamentale entre les deux entités. Si Routy est lié au monde solaire, Aker est plutôt rattaché au monde chtonien. Il a en effet de fortes affinités avec Geb, dieu de la terre, et, dans certains textes, désigne la terre par opposition à Chou, l’air. Son nom est du reste parfois déterminé par le signe du serpent, preuve de sa nature intrinsèquement chtonienne.

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