Le papyrus magique Harris : des influences proche-orientales ?

Le papyrus magique Harris est passionnant à plus d’un titre : non seulement il mêle hymnes aux dieux et incantations, mais il évoque aussi des divinités étrangères. Un document déterminant dans la recherche sur les liens entre magie et religion, et surtout sur les influences étrangères en Égypte à la fin du Nouvel Empire.

L’Égypte ancienne a légué de nombreux recueils magiques rédigés en hiératique. La plupart sont connus d’après des manuscrits de l’époque ramesside. La langue utilisée n’est pourtant pas la langue vernaculaire employée dans les documents courants et les lettres, mais le plus souvent le moyen-égyptien, langue du Moyen Empire considérée comme classique aux époques postérieures.

Des recueils composés au Nouvel Empire

Ce moyen-égyptien peut être « pur » c’est le cas des textes qui reprennent simplement des compositions anciennes ou plus ou moins mêlé de formes grammaticales néo-égyptiennes : c’est le cas des formules rédigées à l’époque ramesside dans une langue volontairement archaïque qui se voulait proche de l’égyptien classique et qu’on appelle aujourd’hui, à la suite de Pascal Vernus, directeur d’étude à l’École pratique des Hautes Études, l’« égyptien de tradition ». Cet égyptien de tradition, qui imitait donc la langue des Anciens, avait pour but de conférer à l’Oeuvre la patine des ans, gage d’efficacité supplémentaire. La proportion de formes néo-égyptiennes varie d’un texte à l’autre, certains étant même rédigés dans une langue assez proche de la langue vernaculaire.

Le papyrus magique Harris

Composé à l’époque ramesside dans une langue où l’influence du néo-égyptien est prégnante, le papyrus magique Harris offre un témoignage déterminant sur l’évolution des croyances religieuses et sur les influences étrangères.
Il fut acheté en février 1855 par Anthony Charles Harris, négociant britannique installé à Alexandrie, en même temps que le célèbre papyrus Harris 1 (Ies« annales de Ramsès III »). A la mort du collectionneur, les deux papyrus entrèrent au British Museum de Londres, le recueil magique sous le numéro 10042. Si, lors de son achat à Louxor, ce dernier était intact, encore roulé et enfermé dans son étui en carton (constitué de deux ou plusieurs feuilles de papyrus collées ensemble), curieusement il entra incomplet dans le musée londonien, le fragment manquant s’étant retrouvé, pour des raisons obscures, à Heidelberg, en Allemagne, où il est toujours conservé.

Détail du sarcophage de Ramsès III

Hymnes et charmes contre les crocodiles

Dans sa totalité, le manuscrit comporte neuf pages entièrement écrites sur le recto dans un hiératique soigné. Le verso n’est inscrit que sur trois pages. L’ensemble du texte est ponctué, c’est-à-dire que, à intervalles réguliers, le scribe a indiqué la fin de chaque vers par un point rouge. Cet usage, qui marque la structure poétique d’une oeuvre, ne devient courant que sous l’ère ramesside.
Le texte se compose de plusieurs parties. Il commence par trois hymnes en l’honneur de Chou, dieu de l’air et fils de  : une invocation au crocodile, une invocation aux huit dieux primordiaux d’Hermopolis, ville sainte de Thot, et une invocation à Amon-. Ensuite seulement débutent les formules magiques proprement dites, dirigées contre les crocodiles mais aussi contre tous les démons qui prennent la forme d’animaux venimeux et sauvages. La protection doit être efficace dans l’eau comme sur terre, de jour comme de nuit, et s’étend au bétail.
Le titre général du manuscrit, hymnes compris, est « les formules parfaites du chanteur qui éloignent celui qui dérive [le crocodile] », preuve que tous les textes du papyrus ont le même but, protéger contre les animaux dangereux, au premier chef desquels figure le crocodile. Les hymnes venant avant les incantations ont pour fonction de rallier les divinités à la cause du patient, en insistant notamment sur leur capacité à abattre les rebelles cosmiques. La présence de ces hymnes est particulièrement intéressante, car elle atteste la continuité existant entre ce qu’on pourrait appeler le « culte religieux », accompli dans les temples, et les pratiques magiques pour la sauvegarde des individus. Un des hymnes du papyrus magique Harris est d’ailleurs qualifié de doua (« adoration ») nom des textes que l’officiant récitait chaque matin en ouvrant le naos du dieu " alors qu’un autre est le doublet partiel d’un hymne copié sur un des murs du temple d’Amon à Hibis. Le remploi des hymnes divins dans les incantations est en effet courant. Un papyrus de la collection Chester Beatty conservée au British Museum et datée de l’époque ramesside adapte, en vue de se prémunir des colères de l’oeil du soleil, un hymne bien connu à l’uraeus royal.

La déesse Astarté

Un recueil en partie inspiré par la magie étrangère ?

Les formules magiques proprement dites sont au nombre de vingt-six. Bien qu’elles recourent aux procédés traditionnels de la magie égyptienne (identification du magicien aux dieux, menaces contre les dieux et les démons, utilisation d’un précédent mythique, etc.), la date tardive de leur création transparaît clairement dans la présence de divinités étrangères. Sont notamment mentionnées les déesses phéniciennes Anat et Astarté, ainsi que Rechep et Horoun, divinités asiatiques adoptées seulement sous la XVIIIe dynastie.
Mais l’influence étrangère, et en particulier proche-orientale, est bien plus profonde qu’un simple emprunt de figures divines. Des égyptologues ont en effet repéré l’existence d’expressions cananéennes (Palestine et Phénicie), surtout dans la dernière formule, qui serait entièrement d’inspiration cananéenne. Pour certains chercheurs, une partie du papyrus magique Harris dériverait même d’un archétype asiatique. L’hypothèse est plausible, étant donné l’ouverture égyptienne au Proche-Orient à l’époque ramesside et la forte présence des cultes asiatiques à Deir el Medineh, lieu de provenance supposé du document.

Secrets et magie

Le titre introduisant la section des formules proprement dites est : « Première formule de tous les enchantements de l’eau à propos de laquelle un magicien a enjoint de ne pas la révéler à un homme du commun, car c’est un secret de la maison de vie. » Le thème du secret est récurrent dans les rubriques des textes magiques. Il a pour but de mettre en avant la dangerosité et, donc, la grande efficacité de l’incantation.

© 1999 Edition Atlas

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