L’art égyptien - periode archaïque

L’époque archaïque (-6000 - env -3000 av JC)

Avant de suivre les grandes phases des heurs et malheurs de l’Égypte, il faut d’abord prendre conscience de deux difficultés considérables : les lacunes de l’information et l’incertitude de la chronologie.

Il ne reste plus aucun récit suivi de l’histoire d’Égypte. Celui qui nous est parvenu à travers Hérodote est très incomplet, certainement bouleversé et exact seulement pour le temps le plus récent. Les monuments originaux ont péri en grande partie. On ne possède que de très rares extraits des annales royales, sans doute régulièrement tenues, au moins depuis la Ire dynastie, et probablement avant. Les fragiles papyrus ou les rouleaux de cuir sur lesquels on les écrivait ont tous disparu. Seuls des fragments transcrits sur pierre pour des raisons particulières ont pu être sauvés. Le livre de Manéthon est perdu. Heureusement les monuments gardent le nom des rois et de quelques faits de certains règnes. On érigeait, dans des moments solennels, des stèles historiques, comme celle de Thoutmosis III au Gebel Barkal, ou celle d’Aménophis II à Memphis. Mais encore tout cela est-il actuellement souvent en piteux état. Les inscriptions si précieuses d’Horemheb, par exemple, sont tout à fait lacunaires. Pour l’Ancien Empire, on ne dispose pratiquement d’aucune inscription royale tant soit peu développée. Bref, on ne peut reconstituer le déroulement des événements qu’avec des éléments notoirement insuffisants. C’est un peu comme si on n’avait, pour faire l’histoire du XVIIIe siècle français, que les plaques de mulets employés par les marchands dans le midi de la France ; elles portent, selon le moment où on les a gravées, les noms des rois, des grands faits révolutionnaires, de la Convention ou du Directoire. Ce serait maigre pour reconstituer l’histoire générale de ces temps troublés.

Les Égyptiens avaient depuis si longtemps inventé le calendrier solaire de 365 jours qu’on pourrait imaginer une chronologie très précise. Mais il n’en est rien. Faute de point de départ unique, le comput ne peut être fait qu’en ajoutant les nombres d’années de règne les uns aux autres. Or, on ignore certains d’entre eux, et, pour d’autres, on ne sait si le dernier connu est le bon, les monuments des années subséquentes du roi ayant pu disparaître. Enfin au temps des royautés multiples, des souverains et parfois des dynasties régnèrent simultanément. Si bien qu’en fin de compte, seules sont sûres les dates calculées d’après les olympiades grecques. Au fur et à mesure qu’on s’en éloigne en remontant dans le temps, la marge d’erreur possible s’accroît. Elle est peut-être d’une ou de plusieurs dizaines d’années pour le début du IIe millénaire. Elle peut être infiniment plus importante pour le IIIe. Les synchronismes avec la chronologie mésopotamienne n’apportent que peu de clarté, parce que les difficultés sont du même ordre, pour la Chaldée ou le pays de Sumer. Il faut donc se résoudre à ignorer beaucoup de choses et à tenir compte de l’incertitude de beaucoup d’autres.

On a gardé pour cadre de l’histoire égyptienne le groupement de ses rois en trente dynasties. Il nous a été transmis par un prêtre de Sebennytos, Manéthon, contemporain de Ptolémée Ier. Prophète à Héliopolis, il avait pu consulter la documentation des temples ; le fameux papyrus royal de Turin qui, intact, contenait le nom de tous les rois d’Égypte jusqu’à la XIXe dynastie donne une idée du matériel avec lequel il travailla. Des fragments d’annales très anciennes, transcrits sur un bloc de diorite à la Ve dynastie, montrent qu’à Memphis on conservait des documents datant de la préhistoire, puisqu’on y lisait le nom d’une quantité de rois de la Basse-Égypte indépendante, prédécesseurs de Ménès. Malheureusement, il ne reste du livre Manéthon que de mauvais résumés.

La préhistoire

Mais, même si on possédait encore ces noms, on demeurerait dans la préhistoire ou la protohistoire, tous autres documents écrits antérieurs à la Ire dynastie ayant péri. Pourtant, les objets que les fouilles des sites archaïques ont livrés permettent de se faire une idée assez précise du très ancien développement du pays. Sur les plateaux, en particulier à l’ouest de Thèbes, on a trouvé une quantité considérable de silex paléolithiques : pièces bifaces, chalossiennes, chelléennes, acheuléennes, souvent magnifiques, de couleur marron foncé, appelée par les spécialistes patine chocolat. On y discerne des formes apparentées à l’Aurignacien de l’Europe. C’était l’époque où l’homme vivait encore, dans la steppe du plateau, de la chasse et de la cueillette. Il descendait dans la vallée pour pêcher et ramasser les plantes utiles. Puis, avec le Néolithique, les outils en silex diffèrent de plus en plus de ceux de l’Europe, mais s’apparentent à ceux de l’Afrique du Nord, à cause sans doute de la similitude des besoins, des conditions géographiques et de la proximité relative.

La période prédynastique

Vers la fin du Néolithique surgit, à une date qu’on ne saurait préciser, peut-être antérieure au IVe millénaire, une civilisation plus spécialement nilotique. Les premières manifestations en ont été trouvées à Badari et à El-Amrah, aussi donne-t-on souvent à ces temps anciens les noms de Badarien et d’Amratien. L’homme est installé dans la vallée en villages organisés. Il possède des huttes, enterre ses morts, cultive le sol où il fait déjà pousser les deux céréales essentielles de l’Égypte, l’orge et le blé amidonnier (Triticum dicoccum ). Il a aussi inventé, pour l’ornement, une sorte de faïence d’un bleu clair, qu’on retrouvera ensuite pendant toutes les périodes de l’histoire. Il sait peindre des traits blancs sur une poterie rouge lissée et il sculpte des vases dans la pierre dure.

C’est cependant à une date ultérieure qu’un progrès considérable s’accomplit, avec les cultures guerzéenne et nagadienne. On suppose qu’un peuple étranger, de souche chamito-sémitique, vint par l’est du Delta ou par l’ouadi Hammamat s’installer en Égypte. Il parlait probablement l’ancêtre de l’égyptien historique, encore très proche du sémitique ; il s’implanta peu à peu sur toute l’étendue du pays et s’amalgama avec les autochtones. Le fond de la population égyptienne historique paraît dater de cette époque, en dépit des mélanges – assez limités – qui durent résulter d’invasions asiatiques, libyennes ou soudanaises. Si les Guerzéens n’avaient inventé que la peinture de scènes et de paysages exécutée au trait blanc sur un fond lisse rose-jaune, leurs innovations n’eussent pas été considérables. Mais ils surent s’élever au-dessus des besoins utilitaires jusqu’à atteindre la perfection artistique. Leurs larges lames de silex, bifaces et un peu courbées, possèdent un axe médian autour duquel les traces des éclats sont disposées avec une régularité qui tient du prodige, quand on connaît la difficulté de la taille du silex. Il s’agit évidemment d’outils ou d’armes d’apparat que l’on eût hésité à employer au risque de les ébrécher. On les ornait parfois de manches d’or ou d’ivoire. Ces derniers, sculptés, tel le fameux couteau du Gebel el-Arak au Louvre, révèlent déjà une habileté technique et un don de la composition tout à fait nouveaux. Si l’on ajoute le travail de l’or et de l’argent, la composition du fard vert, la construction de certains édifices en clayonnage de roseaux, on reconnaît déjà une société développée, dont l’organisation devait correspondre aux réalisations industrielles et artistiques.

La période thinite

Pendant la seconde moitié du IVe millénaire, des cités plus fortes que leurs voisines dominèrent progressivement le pays, et deux royaumes finirent par se constituer, correspondant aux deux parties géographiques distinctes : la haute vallée du Nil et le Delta. Peut-être des unifications éphémères eurent-elles lieu. L’une d’entre elles, sans doute avant le début du IIIe millénaire, eut une importance capitale. Les anciens eux-mêmes l’attribuaient au roi Ménès, originaire de Haute-Égypte. Il conquit le Delta et, comme c’était un administrateur autant qu’un guerrier, comprenant qu’il aurait de la peine à gouverner les deux pays du fin fond de la Haute-Égypte, il fonda une nouvelle capitale au point de jonction même des deux royaumes. Il lui donna le nom de Mur-Blanc. Cette ville (à l’emplacement de l’actuel village de Mit-Rahina) devait s’appeler plus tard Memphis. Elle demeura la capitale durant tout l’Ancien Empire et joua jusqu’à la fin de l’histoire pharaonique un rôle important. À l’époque grecque, c’est encore là que le roi devait se faire couronner selon un rituel antique. Il prenait possession de l’ensemble des territoires en courant autour des quatre bornes ; il se conciliait les dieux du Sud et ceux du Nord, puis il coiffait successivement la couronne du Sud , puis celle du Nord , et enfin les deux ensemble, le pschent.

De ces temps archaïques on ne connaît guère l’histoire proprement dite. Mais l’archéologie apporte mainte donnée remarquable. Elle nous restitue en particulier les noms des rois appartenant aux deux premières dynasties, qu’il n’est pas toujours facile d’identifier à ceux que nous ont conservés les extraits de Manéthon ou les anciens historiens grecs. Mieux encore, les fouilles nous ont rendu les tombeaux royaux. Jusqu’aux années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, on situait ces tombeaux dans le désert d’Abydos : on y avait trouvé, dans des monuments funéraires très ruinés, des inscriptions et quelques stèles portant des noms de rois appartenant aux deux premières dynasties. La stèle du roi Djet, aujourd’hui au Louvre, en est le plus bel exemple. On pensait que ces souverains s’étaient fait enterrer dans cette région, voisine de la ville de Thinis, parce qu’ils étaient originaires de cette dernière, qui a donné son nom aux deux dynasties dites thinites.

Mais, de 1935 à 1956, Emery découvrit au nord de la nécropole de Saqqarah de grands mastabas de la même époque ; il les attribua tout d’abord aux personnages importants de la capitale. Puis, on en vint à penser que ces monuments, beaucoup plus grands que ceux d’Abydos, étaient des tombeaux des rois eux-mêmes, qui auraient possédé seulement des cénotaphes en Haute-Égypte. Cependant, on a trouvé des fragments humains à Abydos, par exemple un bras (de reine ?) avec des bracelets. Il semble que la solution de ce problème réside dans les conceptions religieuses égyptiennes et certaines évidences postérieures. Le complexe funéraire du roi Djéser, à la IIIe dynastie, contient à coup sûr deux tombeaux pour ce seul personnage, et Snéfrou (premier roi de la IVe dynastie) a possédé une pyramide double, contenant deux chambres funéraires, et peut-être même une autre pyramide. Si on rapproche de ce fait les croyances égyptiennes relatives à la personnalité tant humaine que divine, composée d’éléments multiples (baï , ka , akh , chout... ; cf. ÉGYPTE-La religion égyptienne), on peut facilement penser que telle partie du corps et le ka , par exemple, étaient enterrées à Abydos, tandis que le reste demeurait à Memphis, près de la capitale. Ainsi, les rois thinites auraient eu deux tombeaux.

Il n’est pas nécessaire ici d’établir une liste de ces rois, dont l’ordre est d’ailleurs encore incertain. Mais l’on doit remarquer que l’écriture s’est répandue suffisamment à travers le pays pour permettre une organisation administrative forte. Les inscriptions nous ont conservé les noms de fonctionnaires, chanceliers, trésoriers, magistrats, très probablement déjà contrôlés par un vizir. Souvent deux personnages remplissent la même fonction, un pour le Sud, un autre pour le Nord. L’Égypte connaît alors un essor étonnant. Les rois eux-mêmes rédigent, ou passent pour rédiger, des traités de médecine. Savants, ils sont capables de contrôler les rapports ou les documents administratifs, de vérifier le contenu des ordres écrits, les rentrées des impôts ou l’organisation des temples. Un incroyable élan guide les arts. À la vieille architecture de poteaux, de clayonnages et de vanneries, se substitue maintenant une construction beaucoup plus solide et une protection plus efficace : le mur de briques crues. Dans la plaine, ces monuments ont disparu, mais les tombeaux de Saqqarah se dressent encore au bord du plateau. Ils étaient peints de vives couleurs, rappelant celles des matériaux primitifs qu’ils remplaçaient, et, parfois, leurs abords étaient munis de décorations prophylactiques, telles ces têtes de taureaux qui ornaient le mastaba du roi Ouadji. La pierre commençait à jouer un rôle dans les parties les plus exposées, comme les escaliers, et surtout pour établir des herses infranchissables dans les galeries conduisant à la chambre funéraire.

La statuaire n’est plus un essai, parfois évocateur, mais encore rudimentaire de l’époque protohistorique : un roi de l’Ashmolean Museum d’Oxford, ou encore le Khasekhem du musée du Caire, dénotent une habileté nouvelle à manier des volumes. Le bas-relief en schiste, sur la fameuse palette du roi Narmer, témoigne des conventions qu’on ne trouvait point sur le manche de couteau de Gebel el-Arak. En dépit d’un certain académisme déjà, elles permettent une merveilleuse mise en valeur des qualités esthétiques de l’artiste ; la stèle de Djet au Louvre, ou le disque en stéatite avec incrustations multicolores représentant des lévriers chassant la gazelle, témoignent même d’une maîtrise de premier ordre.

Autant que les rares documents de cette époque permettent de le voir, elle connut une série de créations ou de mises au point étincelantes dans tous les domaines, social, administratif, artistique, intellectuel. Ne connaissant pas assez ce qui précède ni ce qui suit, il est difficile d’en donner des raisons sûres. Il semble bien pourtant que la centralisation, groupant autour du roi, dans la résidence même, toutes les ressources du pays, permettant aux idées de s’interpénétrer, aux œuvres d’être comparées, donc critiquées, joua un rôle important dans ce développement qui devait aboutir à l’Ancien Empire

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