L’inceste royal : pour transmettre le sang divin

, par  Jean-Luc

Dans l’Égypte pharaonique, l’inceste n’est pas encore tabou comme il l’est devenu dans nos sociétés modernes, en particulier et surtout dans le cercle étroit de la famille royale. Les Égyptiens se réfèrent à leurs dieux, qui sont souvent frère et sœur, mère et fils, père et fille. Or, ces couples mythiques, comme Osiris et Isis ou Seth et Nephtys, tous frères et sœurs, sont la représentation de la complémentarité qui forme les deux pôles de la connaissance initiatique. Il est donc naturel, pour les membres de la famille royale, de ressembler aux dieux dont ils sont la représentation sur terre en favorisant les mariages consanguins.

Depuis les débuts de l’his­toire égyptienne, la grande épouse royale, qui met au monde les héritiers de la cou­ronne, est au centre de la transmission de l’essence divine, de la substance commu­niquée à l’enfant du roi. Cette fonction primordiale exige que cette reine soit fille de pharaon. Elle seule peut transmettre le sang royal à un mari n’appartenant pas directement à la famille. Au cours des siècles, plusieurs usurpateurs ont été obligés, pour légitimer leur pouvoir, d’épouser la fille d’un mo­narque déchu. Il en est de même lorsqu’un souverain n’a pas de descendance mas­culine (c’est le cas d’Akhenaton et de Néfertiti). L’une des filles du roi devient la caution, la garantie incontour­nable de transmettre légalement son sang à un préten­dant extérieur. C’est pour éviter ce genre de désagré­ment que le mariage consan­guin est érigé en principe. Les exemples ne manquent pas. Les plus anciens remon­tent à la IVe dynastie quand le roi Didoufri, deuxième fils du pharaon Khéops, épouse sa propre sœur, Hetepherès. Plus tard, Ahmosis, le fonda­teur de la XVllle dynastie, se marie avec sa sœur Ahmès-Néfertari. Thoutmosis Ier est l’époux de sa sœur Ahmose. Cette coutume a pour simple préoccupation de conserver intact et pur le sang divin qui coule dans les veines de Pha­raon et des membres de sa famille. Il faut néanmoins faire attention à certaines in­terprétations. Si sur les parois des tombes royales des ins­criptions telles que « sa sœur chérie »ou « ta sœur qui est dans ton cœur » sont fré­quentes, cela ne signifie pas forcément qu’il s’agit d’une personne de la même famil­le. Dans l’ancienne Égypte, le mot sœur » indique en gé­néral la bien-aimée et donc l’épouse. Dans la poésie ly­rique, les amoureux se dési­gnent souvent par « mon frère » ou « ma sœur », c’est-à-dire l’amant ou la maîtresse.

Triade d’Osorkon représentant Isis et Horus protégeant Osiris, justification par excellence de l’inceste royal(Paris, musée du Louvre)



Entre pères et filles

Au Moyen Empire, Amenemhat III épouse sa fille Néferouptah. Sous la XVIIIe dynastie, le grand Améno­phis III, pourtant marié à la grande épouse Tiyi, n’hésite pas à convoler en justes noces avec leur propre fille Sa­tamon puis avec une se­conde, Isis. Aménophis IV l’hérétique ne déroge pas à la règle puisqu’il épou­se au moins trois des filles que lui a données Néfertiti, à savoir Méritaton, l’aînée, avec Ankhesenpaaton, qui à son tour lui donnera une fille avant d’épouser Toutankhamon, dont on se sait pas s’il est le fils qu’Akhenaton aurait eu avec sa propre mère, Tiyi, ou celui Aménophis III et de Tiyi !
Ramsès Il, le grand pharaon bâtisseur et guerrier de la XIXe dynastie, a eu une telle descendance que certains de ses enfants sont probablement issus de ses mariages successifs avec les filles aî­nées d’Isisnofret, sa concubine, et de Néfertari, sa grande épouse. Et que dire des Ptolémées, passés maîtres en la matière. La plupart des La­gides ont en effet pris leurs sœurs pour épouses afin de respecter à la lettre les anciennes coutumes et de légi­timer leur pouvoir. Ainsi, Pto­lémée Il épouse sa sœur Arsi­noé et la fait diviniser sous le nom de « déesse Philadelphe ». Ptolémée VI règne en com­pagnie de sa femme-sœur Cléopâtre Il. Ptolémée VIII va encore plus loin, puisque, à la mort de son frère Ptolémée VI, il épouse Cléopâtre III, la fille de sa sœur Cléopâtre Il. Il s’agit donc à la fois de sa belle-fille et de sa nièce ! Enfin la plus connue des Cléopâtre, la septième, se marie avec son jeune frère Ptolémée XIII, avant de succomber aux charmes de César et d’Antoine.

Akhenaton et une de ses filles (musée du Caire)



Les dieux à la rescousse

Pour expliquer ces incestes royaux répétés mais visi­blement légaux, il faut se ré­férer à la cosmogonie égyp­tienne et au rôle divin con­féré au pharaon. Il s’agit, à chaque fois, de démontrer la permanence divine du monarque, légataire terrestre des pouvoirs des dieux. Le roi est assimilé à Rê et à Atoum. Il est le démiurge incarné. Sa femme est la représentation d’Hathor, d’Isis, de Mout et de Tefnout (ou Maât), fille de Rê. Cette dernière, appelée Nebet-Hetepet, maîtresse de la jouissance, perpétue la vi­gueur sexuelle du dieu pater­nel et, par extension, celle de Pharaon. C’est elle qui, en s’incarnant sous les traits de la grande épouse royale, légi­time la force et l’appartenan­ce de son fils au monde du divin. Lors de l’hymen, la reine est visitée par le dieu lui-mê­me, qui se substitue au roi.
Reste l’exemple le plus mar­quant : celui Osiris et d’Isis qui, frère et sœur, s’unissent pour donner naissance à Horus. Pour les Égyptiens, cette union est la résultante d’un principe vital masculin-fémi­nin où les deux pôles de cette même entité sont complémentaires. Tout être devient donc à la fois Osiris et Isis. Le défunt, redevenu un Osiris lumineux et allaité par Isis, parvient à se structurer dans l’éternité.

Portraits de Ptolémée II Philadelphe et d’Arsinoé II, IIIe siècle av.J.C. Saint-Pétersbourg, Musée national de l’Ermitage, Photo : Musée de l’Ermitage



Des Exceptions

Il arrive parfois que cette loi sur une consanguinité sacrée soit transgressée. Les exemples ne manquent pas. Ainsi Pépi Ier ; monarque de la VIe dynastie, épouse les filles d’un simple
notable d’Abydos sans chercher à s’unir à une princesse de sang royal.
Plus tard, quand Horemheb, dernier pharaon de la XVIIIe dynastie, disparaît, son successeur,
Ramsès fer, également général issu des rangs de l’armée, monte sur le trône avec sa femme sans que celle-ci soit de sang royal. Séthi Ier ; son fils, en fait de même avec son épouse Touy.
L’exemple le plus marquant reste celui d’Aménophis III, qui impose et officialise comme grande épouse Tiyi, une roturière née du mariage de Touyou et de Iouyou, prêtre et prêtresse originaires de la ville dAkhmin.

Scarabée du mariage d’Amenophis III et de Tiyi, dont il épousera deux de ses filles (Paris, musée du Louvre)

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