Thoutmôsis III Le Napoléon Egyptien

, par  GOLVIN Jean-Claude, MARTINEZ Philippe

Pharaon de la XVIIIe Dynastie

XVIIIe Dynastie, 1478 - 1426 av. J.-C.

Fils de Thoutmôsis II et de la concubine royale Isis, il n’a que six ans à la mort de son père. Il épouse sa demi-sœur Néférourê et monte sur le trône. Mais Hatchepsout assume alors la régence : une éclipse de vingt ans débute pour le "faucon à peine sorti du nid". La reine s’érige rapidement en corégente et se fait couronner au même titre que le jeune héritier. Les événements sont datés en son nom mais il est tenu éloigné de la réalité du pouvoir. Comme tout prince héritier, il est formé au combat. Le jeune roi doit patienter jusqu’en l’an XXII où Hatchepsout meurt. Il devait totaliser 53 années de règne dont 31 personnelles.

Dès lors commence pour lui une longue période de reconquête de son propre pouvoir. Il assure sa légitimité prétextant un oracle de la barque sacrée d’Amon qui l’aurait choisi dès son plus jeune âge pour succéder à son père. Il s’impose en masquant systématiquement l’œuvre d’Hatchepsout, en intercalant ses monuments entre ceux de la reine et ceux de ses père et grand-père.

Contrairement à une idée courante, il ne poursuit pas la mémoire d’Hatchepsout d’une haine tenace. Le règne de la reine ne l’aurait pas rejeté dans l’ombre : en l’an V, il nomme lui-même le vizir Ouser ; en l’an VI, le scribe Tjemehy dresse une stèle en son nom. De plus, les actes où il prit seul des décisions royales sont nombreux et s’échelonnent tout au long du règne. Il s’agit plus clairement d’une corégence, de deux pouvoirs parallèles et complémentaires, sans qu’il soit question de l’usurpation d’une femme ambitieuse au détriment du jeune prince.

En effet, il ne démonte les monuments de la reine-pharaon et fait marteler ses cartouches que vers l’an XXX de son règne, c’est-à-dire dix ans après la mort de l’usurpatrice. Il a d’ailleurs en un premier temps cherché à poursuivre l’œuvre de sa corégente. Dix ans et une démarche personnelle dans le sens d’un retour à la tradition et à l’orthodoxie de l’idéologie royale sont nécessaires pour envisager d’effacer le règne d’Hatchepsout et reprendre à son compte les vingt premières années de son règne. Cependant, la plupart des désacralisations des noms d’Hatchepsout, remplacés le plus souvent par ceux de Thoutmôsis Ier et de Thoutmôsis II, sont l’œuvre de justiciers plus tardifs : les souverains de l’époque ramesside.

houtmôsis III épouse, après la disparition de Néférourê, Satiâh, sans doute la fille de la nourrice royale Ipou. Elle lui donne un fils, Amenemhat, mais elle décède cependant quelques années plus tard. Le souverain épouse alors Méritrê-Hatchepsout. De lignage incertain, elle donne naissance à Aménophis, deuxième du nom. En tout, six enfants royaux sont aujourd’hui connus, issus, outre des trois épouses royales, de concubines choisies parmi les filles de princes vassaux.

Mais Thoutmôsis III est avant tout un des rois les plus illustres de l’histoire égyptienne, un de ses plus actifs bâtisseurs et un des plus grands conquérants de l’histoire. Sans un réemploi systématique de monuments et son sens de la propagande autour de ses "exploits" militaires, Ramsès II ferait bien pâle figure face à son ancêtre de la XVIIIe dynastie. En Nubie, Thoutmôsis, à l’exemple de son grand-père, fait élever une stèle à Kourgous entre la IVe et la Ve cataracte. La frontière égyptienne méridionale se tient à la IVe cataracte. La région est placée sous le contrôle de la ville de Napata, tandis que l’armée égyptienne maintient une pression sur les peuplades échappant encore à sa tutelle.

En Syrie-Palestine, Thoutmôsis III offre toute sa mesure, au prix, il est vrai, d’une quinzaine de campagnes annuelles successives. En effet, ayant cru pouvoir profiter du règne d’un pharaon féminin, les principautés asiatiques avaient tenté de se libérer de la tutelle égyptienne. Le récit de ces expéditions nous est connu par le détail grâce à la publication des rapports militaires sous forme d’annales, inscrites au cœur même du temple d’Amon à Karnak.

Il apporte, dès l’an XXIII, une coalition menée par le prince de Qadech. Il prend Meggido après un siège long de sept mois. Le prince de Qadech vaincu, celui de Tounip prend la tête des insurgés. Il n’arrêtera les hostilités qu’une fois sa ville mise à sac. Ce ne sont là que préludes, car il lui faut affronter l’ennemi héréditaire des premiers souverains de la XVIIIe dynastie, le Mitanni (ou Naharina), pays formé d’une population majoritairement Hourrite mais dirigé par une aristocratie indo-européenne. Thoutmôsis III sait qu’il n’est pas dans son domaine en cette contrée où les fleuves coulent à l’envers. Il fait transporter des bateaux de la côte libanaise sur des chariots et les utilise pour soumettre le pays, mettant les rives de l’Euphrate à feu et à sang. Tout comme son grand-père, il érige une nouvelle stèle frontière sur l’Euphrate et affronte à son tour une troupe de 120 éléphants quitte à être sauvé par un de ses officiers d’une charge des pachydermes.

Les victoires qu’il remporte lui permettent de soumettre les cités syro-palestiniennes au tribut, tout en leur laissant une marge de liberté. Une forte présence militaire égyptienne est entretenue sur place ; des garnisons tiennent les lieux stratégiques. L’acculturation se fait aussi d’un point de vue religieux : comme en Nubie, Thoutmôsis III installe un chapelet de sanctuaires dédiés à des divinités égyptiennes. L’égyptianisation de ces sociétés se fait au plus haut niveau : les jeunes princes reçoivent une éducation à l’égyptienne, délivrée par les meilleurs maîtres au Palais. Ayant acquis les principes de la culture égyptienne, ils ne pourront qu’être les meilleurs ambassadeurs de l’Égypte auprès de leur pays, appelés à leur tour à monter sur le trône. Certains demeureront en Égypte où ils feront une brillante carrière.

Barque et statue de Thoutmôsis III divinisés dans leur NaosBarque et statue de Thoutmôsis III divinisés dans leur Naos

Si l’Égypte exporte sa culture à l’étranger dans une perspective d’acculturation des pays qui l’entourent et d’un meilleur contrôle des richesses, elle subit par contrecoup les influences étrangères. Légitimé par l’oracle d’Amon, Thoutmôsis III se montre tout particulièrement reconnaissant au clergé d’Amon. La plupart des tributs versés au Trésor royal alimentent celui du domaine d’Amon, domaine privilégié d’Amon, que se tourne l’activité architecturale du roi. Il confère au temple de Karnak une ampleur sans précédent. A l’ouest, il ajoute une nouvelle paire d’obélisques. Il retransforme l’espace situé entre le IVe et le Ve pylône en salle hypostyle qu’il couvre d’un toit formé de dalles de pierre. Il s’agit désormais de la Ouadjyt, salle de régénération de la fonction royale. Il ajoute des portes monumentales et couvre également l’axe principal du temple. Il démonte le reposoir de barque de quartzite de la reine Hatchepsout pour le remplacer par le sien en granit rouge d’Assouan. Il reconstruit les chapelles de culte royal d’Aménophis Ier et entoure le temple d’Amon d’une enceinte de pierre. Il creuse aussi le premier lac sacré.

Thoutmôsis III érige un pylône de pierre sur l’axe processionnel nord-sud du temple d’Amon. Et, surtout, il érige à l’est du sanctuaire (vraisemblablement à l’emplacement de l’ancien jardin d’Amon et d’un édifice construit par Hatchepsout), un temple dédié au culte des ancêtres et de la fonction royale, qui pérennise les installations nécessaires à la fête-sed, ou jubilé royal. Il met en chantier un obélisque de plus de quarante mètres de haut qu’il souhaite dresser à l’orient du temple ainsi solarisé, mais il n’aura pas le temps d’ériger cet énorme monolithe ; il revient à son petit-fils Thoutmôsis IV d’assumer plus tard cette tâche colossale.

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Karnak ne représente pourtant qu’une partie de son oeuvre. Le roi implante aussi toute une série de temples et de chapelles en Nubie, en prenant soin d’y célébrer le culte aux dieux dynastiques mais aussi aux dieux nubiens : Gebel Barkal, Amada, Faras, Dakkeh, Argo, El-Lessiya, Bouhen, Semnaé Placée sous le patronage de Thot, cette dynastie semble vouloir s’arroger le contrôle de la crue du Nil en s’emparant de ses sources nubiennes. Le roi y forge sa royauté et accède à la divinisation en se tournant vers l’origine des eaux revigorantes de la crue. Il est finalement assimilé à Thot lui-même, dieu lunaire qui contrôle le temps.

Un de ses directeurs des travaux, Minmès, s’enorgueillit d’avoir oeuvré dans 19 temples. Ces édifices ne peuvent fonctionner sans un équipement liturgique décent : vaisselle et mobilier rituel sont recomposés en comprenant des objets en matières précieuses ; les temples se remplissent de statues de toutes sortes. Cette réforme matérielle du culte est bien le reflet d’une approche plus théologique. En outre, le roi apparaît comme un savant cultivé et habile. On admire sa capacité à manier l’écriture hiéroglyphique ; les textes le comparent à Thot ou à Sechat. Il s’intéresse au monde qui l’entoure puisqu’il ramène d’Asie un oiseau qui pond chaque jour (sans doute une poule), et fait consigner les silhouettes des plantes étrangères rencontrées sur la route de ses expéditions. Elles ornent une salle de l’Akhmenou, véritable jardin botanique livrant le secret des multiples faces de la création quotidienne. Il fait recopier les anciens recueils, comme les Textes des Pyramides. Il demande aussi à ses théologiens les plus sages et aux savants de composer de nouveaux recueils et de nouveaux rituels.

Son Temple de Millions d’Années n’est plus qu’une ruine désolée qui s’étend à la base de la colline de Cheikh Abdel Gourna. Un autre temple, entre celui de Mentouhotep II et l’imposante fondation d’Hatchepsout à Deir el-Bahari, commence à être mieux connu. Ce sanctuaire reprend, en version réduite par manque de place, la forme en terrasses initiée par Mentouhotep et Hatchepsout ; il offre un lieu de culte principal à Amon où Thoutmôsis III marque son attachement à la déesse Hathor en lui offrant une nouvelle grotte. La déesse apparaît sous la forme d’une vache poussant devant elle le souverain mort, tandis qu’elle l’allaite encore enfant.

Thoutmôsis III érigea une chapelle destinée à abriter les rites décadaires d’Amenemopé à Médinet Habou, au-dessus de la butte de Djêmé où reposaient les corps de Kematef et des dieux de l’ogdoade. Sa tombe fut creusée dans la Vallée des Rois, dans une anfractuosité inaccessible et insoupçonnable. Elle n’est pas impressionnante pour un souverain d’une telle importance. La salle du sarcophage revêt la forme d’un cartouche comme pour mieux traduire la renaissance solaire du pharaon. Ses parois sont ornées du Livre de l’Amdouat sous la forme d’un long papyrus qu’on aurait agrandi et collé sur les parois. Sa momie, retrouvée dans la Cachette de Deir el-Bahari, indique qu’il était de petite taille.

Son nom ne devait pas quitter la mémoire des hommes. Considéré comme le père des pères, son culte perdura, tant chez les privés que chez les rois, jusqu’à l’époque ptolémaïque. Ses actions merveilleuses en vinrent rapidement à constituer une légende qui devait durer plus d’un millénaire et demi. Lors de sa prise de pouvoir en Égypte, Alexandre le Grand choisit avant tout de restaurer les sanctuaires d’Amon thébain. Or, deux d’entre eux avaient été érigés par Thoutmôsis III. Dans l’Akhmenou, le conquérant fait exclusivement restaurer le monument de son ancêtre. Son nom de couronnement, Menkheperrê, devient une protection suffisamment puissante pour être portée en amulette jusqu’à l’époque saïte, même hors d’Égypte, dans les ateliers produisant de la bimbeloterie égyptisante du pourtour méditerranéen.

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