Archéologie en Nubie

, par  LECLANT Jean

La basse Nubie est aujourd’hui totalement noyée sous les eaux du grand lac Nasser ; hissés sur la nouvelle rive, les deux temples d’Abou Simbel, appuyés à des montagnes artificielles, témoignent de l’effort colossal que la conscience internationale a su accomplir pour sauver ces éléments du patrimoine universel. Cependant, la Nubie, ce qu’il en reste du moins, et le Soudan continuent à être des secteurs de pointe de la recherche archéologique. C’est que, dans la perspective d’un développement considérable de l’archéologie africaine et dans les débats, souvent passionnés, que suscitent les hautes époques du passé du continent noir, la haute Nubie et le Soudan prennent une importance capitale ; par une meilleure connaissance de ces régions, on espère pouvoir expliquer certaines influences de la vallée du Nil en Afrique ; inversement, on pourra peut-être mieux comprendre les composantes africaines de la civilisation égyptienne, souvent ignorées autrefois. Dans cette optique, le secteur compris entre la deuxième et la sixième cataracte du Nil ainsi que le Soudan méridional et occidental, demeurés longtemps de véritables zones de silence archéologique, ont suscité une attention particulière. Aussi suivait-on avec intérêt l’entreprise de F. W. Hinkel, de l’Institut d’histoire ancienne et d’archéologie de la R.D.A., qui a travaillé à l’élaboration d’une carte archéologique du Soudan par régions ; les deux premiers volumes comportent de nombreuses cartes et une riche bibliographie.

Les recherches préhistoriques, particulièrement importantes pour une meilleure connaissance des rapports entre l’Égypte et l’Afrique, se multiplient au Soudan. Des travaux pionniers ont été effectués, dans les années 1950 par A. Arkell : Early Khartoum , Shaheinab. Puis ce furent les recherches systématiques menées dans la zone vouée à la submersion et dans les déserts avoisinants, en particulier celles de l’équipe de la South Methodist University de Dallas dirigée par F. Wendorf. En mars 1976, des travaux d’irrigation ont mis au jour fortuitement, à Kadada, près de Shendi, un site archéologique qui semble être un des gisements néolithiques les plus remarquables d’Afrique. La section française de recherches archéologiques, dirigée par F. Geus, a étudié de nombreuses tombes pourvues d’un matériel varié : oeufs d’autruche utilisés comme récipients, figurines de terre cuite, perles en amazonite, anneaux d’ivoire, objets en os. Les poteries sont abondantes : vases noirs, récipients à décor incisé, jarres hémisphériques destinées aux inhumations d’enfants ; les pièces lithiques sont en grès ou en roche éruptive polie ; les haches, disques, palettes, pilons et meules sont de très belle facture. Il s’agit d’une culture nouvelle, nettement apparentée aux cultures néolithiques et protodynastiques de la région de Khartoum. Certaines ressemblances avec le matériel nubien devront être précisées. Signalons que la mission française a dégagé également à Kadada une vaste nécropole méroïtique (datant des environs de l’ère chrétienne) comportant des sépultures de différents types allant du simple puits, contenant le corps accompagné d’un ou de plusieurs vases, aux tombes à cavité, bourrées de matériel céramique et dotées parfois d’une descenderie.

À 30 kilomètres au nord de Khartoum, la mission de recherches préhistoriques de l’université de Rome, dirigée par S. Puglisi, a choisi le site de Saggai pour analyser de nouveaux témoignages des cultures qui ont produit et développé, du VIIe au IVe millénaire avant J.-C., la « néolithisation » de cette région. Le matériel est caractéristique du Early Khartoum : des poteries à décor de type wavy line et un outillage de quartz. La répartition très particulière des objets sur ce site d’habitations fait songer à l’existence de zones de travail spécialisées : dans le cas de la transformation des produits recueillis, par exemple, il y aurait eu une zone destinée spécifiquement au débitage des animaux provenant de la chasse. C’est à un développement un peu postérieur du Néolithique qu’appartient le site de Kadero fouillé par une mission archéologique de Poznan (Pologne), dirigée par L. Krzyzaniak ; des examens au carbone 14 donnent des repères chronologiques qui se placent vers 5000 avant J.-C. ; la partie centrale du tell, qui ne comporte aucun reste d’habitations, servait probablement à parquer le bétail durant la saison humide. Non loin de là, à Zakiab, R. Haaland, de l’université de Bergen (Norvège), a étudié un campement utilisé sans doute pour la pêche et l’élevage durant la saison sèche.
Un domaine neuf, sur lequel les recherches de la campagne de Nubie ont attiré l’attention, est celui des gravures rupestres : la Nubie est apparue comme une province du grand art pariétal nord-africain ; d’innombrables gravures rupestres y font revivre la grande faune paléoafricaine : éléphants, girafes, autruches, gazelles, bovidés soulignent la parenté de l’écologie de la vallée ancienne du Nil avec le Tibesti, le Hoggar, jusqu’au très lointain Atlas algérien ; à tous les niveaux, ceux des chasseurs comme ceux des pasteurs, les techniques sont les mêmes, les marques culturelles semblables ; sur les lisières du Sahara, depuis la mer Rouge jusqu’à l’océan Atlantique, telle figuration de piège relevée en Nubie peut s’expliquer par un système complexe, à tension, illustré sur une gravure de Dao-Timni aux confins nigéro-tchadiens ou par une représentation des chasseurs-pasteurs tardifs du Draa, dans le Sud marocain. Aussi la prospection du grand ensemble de gravures rupestres du Gebel Gorgod, en bordure et en aval de la troisième cataracte, naguère amorcée par la mission M. S. Giorgini, a-t-elle été poursuivie par la mission française (enquêtes de Mme L. Allard-Huard).
Tandis qu’en aval de la première cataracte, l’Égypte, par une série vigoureuse de mutations, se dégageait de ses origines paléoafricaines et, très rapidement, se distinguait dans son éclatante originalité, le Soudan devait produire une culture propre, que l’on connaît surtout par le site de Kerma, en amont immédiat de la troisième cataracte ; c’est la culture du royaume de Koush, l’une des plus anciennes et des plus puissantes formations politiques de l’Afrique antique. Koush et les éléments contemporains du « groupe C » de basse Nubie s’opposèrent durant près d’un millénaire (2300-1550 av. J.-C.) à la progression des Égyptiens vers le sud. Pour les contenir, les pharaons durent édifier en basse Nubie, en aval de la deuxième cataracte, un ensemble impressionnant de forteresses, vraie ligne Maginot du désert ; à Buhen, à Mirgissa, à Semna, ces énormes ensembles fortifiés de briques crues, avec fossés, remparts, tours, créneaux et meurtrières ont resurgi pour quelques mois, avant de se fondre définitivement sous les eaux du lac Nasser. C’est en amont immédiat de la troisième cataracte, à l’extrémité nord du bassin de Dongola, que se trouvait Kerma ; étudié au début du siècle par G. A. Reisner, le site a été fouillé méthodiquement à partir des années 1970 par la mission archéologique de Genève, dirigée par C. Bonnet. Le dégagement des quartiers de la ville confirme l’important développement de la civilisation soudanaise. La fouille des nécropoles permet de préciser les coutumes funéraires locales : coincé entre deux grandes peaux de bovidés, le défunt était inhumé sous un tertre marqué en surface d’un joli décor de cailloux blancs et de pierres noires constituant des cercles concentriques ; une poterie flammée, des arcs, des bouquets de plumes d’autruche, des éléments de nacre élégamment taillés se distinguent dans l’équipement funéraire. Au centre de la cité, le plus célèbre monument de Kerma, la deffufâ occidentale, fait l’objet d’une étude systématique ; cet énorme massif de briques crues, où l’on reconnaît plusieurs périodes de construction, semble avoir eu une destination religieuse. Un autre site de la culture Kerma réside dans l’île de Saï : une grande nécropole et une agglomération sont fouillées par une mission française, dirigée d’abord par J. Vercoutter, puis par B. Gratien.

Le Temple d’Amada

Après la chute du royaume de Koush (vers 1550 av. J.-C.), la Nubie devient une colonie égyptienne. Les pharaons conquérants la couvrent de somptueux monuments, qui attestent leur domination et la confortent, car les temples sont essentiellement de grands centres de magie opératoire. Les plus célèbres sont les sanctuaires rupestres ou semi-rupestres enfoncés dans le sol en Nubie par Ramsès II (vers 1290-1224 av. J.-C.), parmi lesquels le temple du Roi et le temple de la Reine d’Abou Simbel. Mais plus d’une centaine d’années auparavant, sous Aménophis III (vers 1402-1364 av. J.-C.), le même schéma de sanctuaires couplés, masculin et féminin, fut réalisé plus au sud, à Soleb et à Sedeinga, deux sites que sépare seulement une quinzaine de kilomètres. Entre 1957 et 1977, le grand temple jubilaire de Soleb a été l’objet d’une étude minutieuse menée par la mission M. S. Giorgini qui a effectué des relevés complets des scènes fameuses de la fête Sed et des écussons des peuples envoûtés gravés à la base des colonnes de la salle hypostyle ; il a été possible, en de nombreux points, d’examiner les fondations et les procédés de construction.
À Sedeinga, dans l’attente de pouvoir étudier le petit temple de la reine Tiy, l’épouse d’Aménophis III, la mission française dirigée par J. Leclant a repris la fouille du vaste ensemble funéraire méroïtique. Après la domination égyptienne (vers 1550-1090 av. J.-C.), en effet, la région était redevenue indépendante ; autour du Gebel Barkal s’était rétabli un puissant pouvoir, assez fort pour entreprendre la conquête de l’Égypte et y installer la XXVe dynastie dite « éthiopienne » (vers 712-656 av. J.-C.). Chassés d’Égypte par les Assyriens, les souverains de Napata, puis de Méroé, ont développé une civilisation originale où, sur le fonds africain, se font sentir les influences mêlées de l’Égypte et d’Alexandrie. Depuis les énormes dégagements dirigés par G. A. Reisner, de 1917 à 1923, dans les capitales de Napata et de Méroé, d’importantes recherches complémentaires ont été effectuées. À Musawwarat es-Sufra, la mission du professeur F. Hintze a pu relever un temple entier consacré au dieu-lion Apedemak. À Méroé, dans le secteur des temples, une fouille stratigraphique du professeur P. L. Shinnie a permis d’atteindre des scories de fer dans des niveaux antérieurs à 500 avant J.-C. : ce sont les débuts de la métallurgie du fer en ce secteur d’Afrique ; les impressionnants vestiges des pyramides sont l’objet des soins de F. Hinkel ; sur le mur nord de la chapelle de la pyramide Beg N 8 a été faite une découverte inattendue : celle du premier dessin architectural d’une pyramide connu à ce jour, qui montre la moitié de l’élévation du monument. Si la basse Nubie est désormais enfouie sous les hautes eaux du lac Nasser, il y subsiste cependant, perchées sur ce qui est devenu un îlot, les ruines du rocher de Qasr Ibrim, où est installée une mission de l’Egypt Exploration Society. On y a retrouvé des témoignages relatifs à Taharqa (vers 690-664 av. J.-C.) et aux souverains méroïtiques ; ce fut aussi un centre d’influences romaines ; à côté de nombreux textes méroïtiques, on y a découvert en abondance des papyrus grecs et latins ; la publication de cet important matériel a un grand intérêt scientifique.
Telles sont quelques-unes des directions très variées dans lesquelles est engagé l’effort archéologique dans la vallée du Nil. Encore cet exposé ne prend-il pas en compte toutes les découvertes fortuites et les multiples entreprises que ne manque pas de susciter l’extraordinaire richesse archéologique de cette région. En 1900, Gaston Maspero pouvait écrire que l’Égypte était à peine égratignée ; le propos conserve quelque valeur. Cependant, un danger considérable a surgi du fait de l’extension rapide des zones de culture et d’occupation des sols. Lors de la séance de clôture du IIe Congrès international des égyptologues (qui a eu lieu à Grenoble le 15 septembre 1979), à la demande de l’Organisation des antiquités de l’Égypte et de la direction des antiquités du Soudan, un appel a été lancé pour attirer sur ces problèmes l’attention des autorités ; il a été demandé aux égyptologues de donner la priorité à la prospection (surveys ) des zones menacées de destruction, les régions particulièrement en péril se trouvant être le Fayoum et le Delta en Égypte, ainsi que le bassin du Dongola au Soudan ; il a été recommandé de participer à des programmes de documentation, de fouilles, de protection et de publication des sites menacés. Ainsi, tout au long de la vallée, que ce soit dans les capitales glorieuses, telles que Memphis ou Thèbes, dans le Delta, à l’extrême nord, ou loin vers le sud, au Soudan, l’archéologie égyptienne demeurera longtemps encore aussi active qu’au temps de ses célèbres pionniers, Champollion et Mariette.

Champollion

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