La basse époque (1085-333)

, par  DAUMAS François

Le déclin

C’est sur un pays affaibli que régnèrent les pharaons de Tanis du Xe au milieu du VIIIe siècle (XXIe et XXIIe dynasties). À Thèbes, les grands prêtres d’Amon, qui avaient d’abord pris des titulatures royales (Hérihor et Pinedjem), étaient quasi indépendants. Les pharaons tanites essayèrent de les ramener sous le joug en leur faisant épouser leurs filles. Puis ils firent nommer leurs fils au souverain pontificat. Ce fut en vain ; le Sud demeura encore pour longtemps à peu près autonome. Aucun des rois tanites n’eut l’énergie ni les moyens matériels de ressaisir les rênes et de refaire l’unité réelle du pays. Aussi le prestige de l’Égypte a-t-il beaucoup baissé à l’étranger.

Le prêtre-pharaon Herihor

Au temps du dernier Ramsès, l’envoyé du dieu Amon au Liban, Ouenamon, est maltraité sans vergogne par les princes locaux. C’est durant cette période que se constitue le royaume hébreu de David et de Salomon. Mais un prince libyen, Shéshonq Ier, monta sur le trône vers 950 et fonda la XXIIe dynastie. C’est le Chichaq de la Bible. Il tenta de reprendre une politique d’expansion et fit en Palestine une campagne au cours de laquelle il pilla Jérusalem, dont il emporta tous les trésors, ceux du roi Roboam et ceux de Yahweh.

Le souvenir de cette puissance apparente de l’Égypte inspirera le parti égyptophile à Jérusalem, mais ne trompera pas l’attention avisée des Prophètes, pour qui l’Égypte demeure vacillante en face de la puissance assyrienne puis néo-babylonienne.

D’ailleurs, elle traverse une nouvelle crise qui l’affaiblit encore plus. C’est l’époque de l’anarchie libyenne, qui dure une grande partie du VIIIe siècle. Les pharaons qui succèdent à Shéshonq sont incapables de se faire obéir de leurs vassaux ; le grand prêtre de Thèbes, le gouverneur d’Héracléopolis, les princes du Delta, turbulents et belliqueux, évoquent de manière étonnante des féodaux de notre Moyen Âge, à travers ce que Maspero a appelé la Geste de Pétoubastis. Leurs luttes aboutissent en tout cas au triomphe, apparemment facile, d’un roi de Kouch (région du haut Nil, en amont de la deuxième cataracte), Piankhy, qui conquiert l’Égypte en 730. C’est la première fois qu’une invasion quelque peu durable vient du Sud. Ce roi régnait à Napata, près de la montagne sainte du Gebel Barkal, un peu en aval de la quatrième cataracte. La civilisation de son royaume et son dieu principal, Amon, étaient empruntés à l’Égypte, mais bien des traits de son organisation sociale et de ses coutumes monarchiques dénotent une origine purement soudanaise.

Un dynaste de Saïs, Tefnakht, avait essayé de résister au Kouchite avec d’autant plus de facilité que Piankhy avait rapidement abandonné l’Égypte pour retourner dans la lointaine Napata. Son fils Bocchoris lui succéda et tenta de donner à l’Égypte une législation nouvelle. Mais il succomba lors du retour offensif des Kouchites de la XXVe dynastie, en 715. Pendant un demi-siècle, le pays est administré par l’étranger du Sud. L’expérience se termine par la terrible invasion d’Assourbanipal (663), qui pille Thèbes.

L’événement fit une telle impression dans tout l’Orient que, cinquante ans après, le prophète Nahoum l’évoque encore avec émotion.

L’époque saïte

Mais l’Assyrie, saignée à blanc par ses raids militaires incessants, devenait moins dangereuse. Aussi l’un des princes qu’elle protégeait et à qui Assourbanipal avait donné la principauté d’Athribis, Psammétique, descendant de Tefnakht, cessa de payer tribut aux Assyriens et fonda la XXVIe dynastie indigène, dite saïte, du nom de sa capitale Saïs. Il dut d’abord éliminer, dans le Delta, les féodaux que les Assyriens avaient favorisés pour affaiblir les risques de rébellions. Ce furent les « hommes de bronze » prédits par l’oracle, Ioniens et Cariens cuirassés, qui l’aidèrent à cette besogne. En Haute-Égypte, il réussit à faire adopter sa fille, Nitocris, par la divine épouse d’Amon et par le prince de Thèbes, Montouemhet. Mais la haute vallée du Nil demeurait à demi indépendante. Et, pourtant, durant presque un siècle et demi, l’Égypte a retrouvé sa jeunesse et brille d’un dernier éclat. On a donné au VIIe siècle le nom bien mérité de renaissance saïte. Le sentiment national, avivé par les invasions précédentes, incite à revenir au passé. On exhume les vieux textes, on recopie dans certains tombeaux les formules mêmes des pyramides. On imite les anciens bas-reliefs que l’on va copier jusque dans les monuments funéraires royaux des plus anciennes dynasties. L’art atteint une perfection parfois un peu froide et académique mais, parfois aussi, vraiment expressive. C’est de cette époque que datent, en statuaire, ces vigoureux portraits individuels que l’art romain semble avoir imités.

La politique extérieure de la dynastie fut dictée en grande partie par ses voisins. Psammétique Ier, inquiet de l’accroissement de la puissance néo-babylonienne, tenta en vain de secourir l’Assyrie qui succombe en 612. Son fils, Nekao, donne à l’Égypte, avec l’aide des Grecs, une puissance navale et fait accomplir un périple autour de l’Afrique. Il organise la résistance des anciennes marches asiatiques de l’Égypte et bat à Meggido le roi Josias de Juda, qui, fidèle aux conseils des Prophètes, demeure dans l’alliance babylonienne. Mais Nabuchodonosor écrase Nekao à Karkémich (605) et jamais plus la dynastie ne pénétrera au-delà du Torrent d’Égypte. Le successeur de Nekao, Psammétique II, dut se retourner contre les Kouchites qui préparaient une nouvelle invasion de l’Égypte. Remontant le Nil, ses mercenaires conduits par les généraux Amasis et Potasimto pénétrèrent très loin en territoire ennemi et atteignirent probablement la quatrième cataracte. Les souverains du Sud ne devaient plus jamais tenter leur chance dans la basse vallée.

C’est sous le roi Apriès que Jérusalem fut prise une seconde fois, détruite de fond en comble, et que Nabuchodonosor emmena les Juifs en exil à Babylone (586). Sans doute le roi d’Égypte avait intrigué encore en Palestine, et Jérémie, comprenant l’irrémédiable faiblesse de l’Égypte, avait vainement tenté d’empêcher son roi d’entrer en révolte ouverte contre Babylone. D’ailleurs, après une guerre désastreuse contre Cyrène, le malheureux pharaon fut détrôné par le général Amasis dont l’habileté maintint encore pendant quarante-deux ans son pays en paix (568-526), en dépit d’une tentative de Nabuchodonosor pour asservir l’Égypte. Mais l’horizon oriental était lourdement chargé. Le jeune empire perse se développait sous l’égide d’un grand conquérant, Cyrus. Celui-ci en 539 avait pris Babylone et régnait en maître sur toute l’Asie antérieure. Lorsqu’il mourut en essayant de pénétrer en Asie centrale, Amasis s’était allié à Polycrate, tyran de Samos. C’était peu. Il mourut à son tour, et Psammétique III, son fils, trahi par un général grec de son père, fut vaincu à Peluse en 525, par le successeur de Cyrus, Cambyse. L’Égypte allait devenir une simple satrapie de l’empire perse.

Amasis

Cette époque saïte a une importance considérable pour l’histoire de la civilisation, par suite de l’intensité des rapports qui s’établissent alors entre l’Égypte et la Grèce, ainsi qu’avec le royaume de Juda. Psammétique Ier, qui devait en partie son trône à ses mercenaires d’Asie Mineure, favorisa les Grecs et fit créer un corps d’interprètes. Cette initiative eut certainement une influence importante sur la connaissance que les deux civilisations purent acquérir l’une de l’autre ; mais la plus jeune, la grecque, qui était la plus pauvre, fut certainement aussi la plus réceptive. Amasis, en 565, fonda Naucratis dans le Delta occidental, port franc des Grecs, où ils purent trafiquer à leur aise et échanger, comme ils savaient le faire, non seulement les marchandises, mais aussi les idées. Pythagore et Thalès passent pour avoir voyagé en Égypte. Solon y séjourna certainement et Hérodote, Platon et Euxode y allèrent plus tard et y vécurent sans difficulté. Pour les Grecs, l’aubaine était considérable et ils surent exploiter d’admirable manière les trésors de pensée, de science et de sagesse que l’Égypte avait lentement amassés.

Dans le royaume de Juda, le parti égyptisant, même s’il était combattu par les Prophètes, eut un rôle important. Il continuait, du reste, la vieille tradition de Salomon qui avait créé avec l’aide de scribes égyptiens l’administration de son nouvel État. Le prophète Isaïe était fort au courant de la théologie égyptienne, et les recueils sapientiaux hébraïques rassemblés dans le livre des Proverbes ont suivi parfois de fort près le texte des Enseignements égyptiens. Mieux, après la prise de Jérusalem et l’exil, des communautés juives échappées au désastre se réfugièrent en Égypte où elles rejoignent celles qu’avaient formées les mercenaires hébreux enrôlés par les pharaons ou ceux qui s’étaient réfugiés en Égypte au temps de Manassé. L’une d’entre elles, celle d’Éléphantine, nous est connue par des documents contemporains, mais d’autres existèrent à coup sûr à Thèbes ou à Memphis. Elles préludent à l’établissement massif des Juifs à Alexandrie et constituent un des intermédiaires entre l’Égypte et Israël à une époque particulièrement féconde pour l’histoire des idées religieuses.

Les dominations étrangères

Les Perses n’interrompirent pas ces rapports. L’unité de leur empire facilitait au contraire les communications. C’est pendant le règne d’Artaxerxès qu’Hérodote visita l’Égypte, et sans doute bien des Grecs y voyagèrent ou y guerroyèrent. Le sentiment national des Égyptiens était, cette fois, exacerbé par l’asservissement. Il est probable que Cambyse, qui n’avait pas l’habileté de Cyrus, l’excita par des maladresses. Darius tenta d’apaiser le mécontentement en procédant à l’unification des lois propres à l’Égypte et en intensifiant le commerce lorsqu’il ouvrit ou fit rouvrir le canal de la mer Rouge à la Méditerranée. Sans doute les Égyptiens composèrent-ils des titulatures hiéroglyphiques pour les rois perses comme ils l’avaient fait pour les rois kouchites. Mais c’est uniquement parce que leurs conceptions sociales exigeaient un souverain. Ils en feront autant pour les rois macédoniens et pour les empereurs de Rome, sans les aimer davantage. D’ailleurs, ils ne cessèrent de se révolter. Sous Artaxerxès, Inaros, d’origine libyenne, réussit, avec l’aide des Athéniens, à battre le satrape de Memphis. Amyrtée de Saïs vint se joindre à lui. Mais, finalement, Inaros fut pris et crucifié (455) et une flotte grecque envoyée à son secours trop tard fut partiellement détruite. Mais Amyrtée continua seul la lutte et finit par libérer le pays où régnèrent encore deux dynasties indépendantes, la XXIXe et la XXXe. Des luttes personnelles pour la succession au trône vinrent aggraver encore la fragilité de cette indépendance. Les derniers pharaons indigènes firent tout ce qu’ils purent pour ourdir autour de la Perse un tissu d’intrigues et d’alliances destinées à prévenir tout nouvel asservissement. Nectanébo Ier réussit, avec l’aide de l’inondation, à mettre en fuite une armée perse parvenue à Memphis en 373. Son fils Téos, ayant réuni, au prix de sacrifices énormes imposés en particulier aux temples, une importante armée de mercenaires grecs, résolut de prendre l’offensive et d’aller attaquer les Perses chez eux. Mais, trahi par les siens, il dut finalement demander asile à la Perse (359).

Son successeur, Nectanébo II, repoussa une première attaque perse en 351, mais dix ans après, Artaxerxès III Ochos avec une force considérable soumit une seconde fois l’Égypte. Nectanébo résista encore deux ans en Haute-Égypte, puis tout le pays passa aux mains de l’étranger. La révolte fut durant un certain temps endémique. Un dynaste du Delta, Khabbach, régna dans ses fourrés de papyrus, reconnu par le clergé de Memphis. Mais il ne put se maintenir longtemps. Les Perses étaient abhorrés et, apparemment, avaient fait peser durement leur joug sur l’Égypte reconquise. Aussi la défaite de Darius Codoman à Issos, en 333, fut accueillie avec joie au bord du Nil. Et lorsque, la même année, Alexandre arriva, il fut reçu comme un libérateur. Son habileté le fit apprécier ; son voyage à l’oasis d’Amon parut un gage du respect qu’il manifestait pour les dieux nationaux. En réalité, les Égyptiens avaient accepté un nouveau maître. À sa mort, successivement Philippe Arrhidée puis Ptolémée Ier Sôter furent intronisés pharaons. Mais l’Égypte ne menait plus son jeu seule. Elle devenait un moyen d’action entre les mains des diadoques, même si aucun ne devait reconstituer l’empire d’Alexandre. Elle eut encore au Saïd des pharaons indigènes en révolte, Harmakhis, Anchmakhis, Harsièsis, qui ne furent que des espoirs et que des noms. D’Alexandrie, moins égyptienne qu’accrochée au flanc de l’Égypte, Alexandria ad Aegyptum comme disaient les Romains, des Grecs dirigeaient selon leur politique grecque un pays tantôt hostile, tantôt indifférent. Et quand Cléopâtre VII se tua, en 30 avant J.-C., l’Égypte devint une province de l’Empire romain et n’eut plus même d’histoire propre, sauf celle de ses révoltes sans résultat.

Pourtant ces deux dates, 333 et 30, qui marquent la fin de l’Égypte nationale, puis la fin de l’Égypte ptolémaïque, ne sont pas celles du terme de la civilisation égyptienne. Elle continua à vivre jusqu’à ce que le christianisme l’eût supplantée en s’appuyant sur ce qu’elle avait de meilleur.

La vieille Égypte recopiait encore au IIe siècle des sagesses admirables et continuait sûrement à exercer sur la pensée hellénistique et romaine une influence qui explique en partie l’engouement dont elle était l’objet. Philon, l’un des plus fermes soutiens de la colonie juive au temps même du Christ, a dû jouer un rôle considérable au confluent du judaïsme, de la philosophie grecque et de la sagesse égyptienne.

Mais l’histoire politique est désormais étrangère à ce rayonnement.

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