Akhenaton et le puzzle de pierres
Article mis en ligne le 13 décembre 2021

Prenez 12000 pièces de puzzle complètement mélangées. Certaines sont effacées, d’autres manquent, et on ne sait même pas ce que le puzzle représente ! Voilà à peu près l’énigme posée aux égyptologues qui se sont penchés sur le début du règne d’Aménophis IV, devenu par la suite Akhenaton. Une période de la plus haute importance : c’est pendant les cinq premières années, à Karnak, que le pharaona instauré le culte d’Aton, tournant le dos aux divinités traditionnelles. Mais voilà : à Karnak, le pharaona laissé pour tout héritage des milliers de pierres appelées talatats, éparpillées dans les monuments du site. À sa mort, tous les temples ont été mis à bas et ces pierres ont servi à la construction d’autres édifices. « On savait ainsi depuis longtemps que le IXe pylône était rempli de talatats datant d’Akhenaton et utilisées comme "rembourrage’ : raconte Robert Vergnieux, ingénieur au CNRS. Des milliers de petites pierres sculptées étaient rangées à l’intérieur, tels des morceaux de sucre dans une boîte. Comme le pylône menaçait de s’écrouler, il a été démonté, et on en a profité pour les récupérer. »

À la fin des années 1960, le Service des antiquités de l’Égypte et le Centre franco-égyptien de Karnak se sont associés pour extraire les pierres. Chaque talatat a été inventoriée, photographiée, puis entreposée dans une réserve à l’abri de l’air et de l’humidité. Mais comment à partir de cet énorme matériel, retrouver les puzzles d’origine ? Quelques scènes, visibles aujourd’hui à Louqsor, ont pu être reconstituées par un Français, Laurent Daniel, avec les méthodes traditionnelles. Mais l’interprétation du reste des pierres, c’est-à-dire la majorité, demandait l’intervention de techniques nouvelles. Un mécénat technologique, passé entre EDF et le CN RS en 1987, a permis à Robert Vergnieux et à son équipe de mettre pour la première fois l’intelligence artificielle au service de l’égyptologie. « Nous avons eu recours à un système expert qui formalise les raisonnements de l’égyptologue devant les pierres, explique Robert Vergnieux. C’est l’accumulation de raisonnements élémentaires qui permet d’atteindre de hauts niveaux de complexité. »

PETITES ET LÉGÈRES, les talatats étaient portées par un homme seul. Les temples sans toit, adoptés sous Akhenaton-, rendaient inutiles les énormes pierres traditionnelles. À Tell el-Amarna (I’ex-Akhetaton), les talatats de calcaire ont été réduites en chaux.
Mais celles de Karnak, taillées dans le grès, ont été retrouvées dans les fondations des monuments.}

Le travail sur les talatats, grâce à l’informatique, n’a pas forcément été p1us rapide que l’approche manuelle : il a fallu énormément de temps pour décrire minutieusement les pierres avec des fiches, constituer la base de données et mettre au point le programme. Mais l’automatisation a assuré une parfaite exhaustivité en permettant aux chercheurs de travailler sur toutes les pierres à la fois. Ils ont pu ainsi progresser sans recourir systématiquement aux photos, et interroger la base de données avec des questions multiples. « Par exemple, raconte Robert Vergnieux, une interrogation à partir du mot "oiseau" a permis de mettre en évidence un ensemble de pierres dont les dessins figuraient des oies ou des canards. L’ordinateur a repéré que plusieurs de ces talatats présentaient le motif « colonne" en plus du motif "oiseau". Une interrogation couplée sur ces deux mots, "colonne" et "oiseau", a finalement abouti à un assemblage.

Après vérification, en regardant les photos, nous nous sommes aperçus que cette scène obtenue représentait. . . une volière. » Le travail de l’ordinateur doit ensuite être validé par l’égyptologue qui va chercher les photographies correspondantes, nécessaires pour vérifier les hypothèses. L’informatique sert aussi au final à reconstruire les scènes par infographie, en extrapolant à partir des éléments existants les pièces manquantes du puzzle.

L’Adoration du disque solaire : ci-dessus, Néfertiti effectue le rite appelé sn-ta, littéralement« flairer le sol ». Avec l’aide de l’informatique, on obtient une version colorée à partir de la talatat initiale. Au dessous, sur le site, des ouvriers retirent les dernières couches de talatats du IXe pylône de Karnak.

Une fois les assemblages réalisés et validés commence l’interprétation. Robert Vergnieux a travaillé sur un ensemble de 7228 talatats très homogène, retirées du IXe pylône, et reconstitué une centaine de scènes à l’aide de l’informatique. " Les assemblages inédits apportent un témoignage unique sur les débuts du règne d’Aménophis IV. Grâce à eux, on peut désormais voir comment le pharaona évolué, jusqu’à fonder une nouvelle théologie. » Les scènes du puzzle racontent les différentes étapes de la mutation : l’abandon du culte d’Amon pour celui d’Aton, l’invention des talatats, le changement de nom d’Aménophis IV en Akhenaton. Autant de principes nouveaux qui, élaborés à Karnak, seront reproduits de façon identique à Tell el-Amarna.

Dans sa thèse, l’égyptologue soutient que la nouvelle théologie ne s’est pas mise en place brutalement, mais de manière très progressive. « Les assemblages montrent qu’Aménophis IV n’est pas passé d’un seul coup d’Amon à Aton, précise-t-il. Il a d’abord rendu un culte à -Horakhty, un dieu traditionnel à tête de rapace surmontée d’un disque solaire. Puis il n’en a plus retenu que le disque solaire. . . Aton. » Alors que les premières talatats représentent le dieu-faucon, sur les pierres plus récentes il est devenu un soleil dominant les scènes et caressant le roi de ses rayons. « À partir de là, remarque l’égyptologue, les premiers documents montrent le roi et la reine officiant seuls sous les rayons solaires d’Aton. C’est à cette époque qu’Aménophis IV fait supprimer les toits des temples pour construire des autels sous le soleil. On peut alors inventer les petites talatats : sans toit, les temples n’ont plus besoin de solides murs porteurs en grosses pierres. » Finalement, le roi change de nom. Sur les talatats, ce changement est très visible ;

le cartouche avec l’ancien nom a été replâtré, puis regravé et repeint pour former le nouveau cartouche. Mais la transformation n’est pas complète : selon Robert Vergnieux, les dernières scènes des talatats, réalisées juste avant le départ pour Akhetaton et consacrées à la vie privée d’Akhenaton, témoignent d’un dernier glissement théologique. « On voit le pharaon s’habiller, boire une coupe. En réalité, il effectue les anciens rites, comme l’habillement des statues ou la libation, sur lui-même. Comme si le roi était devenu le sanctuaire. » Ce qui explique, pour le chercheur, qu’Akhenaton ait quitté Karnak : « Il n’a plus besoin d’une terre sacrée, puisque l’endroit qu’il choisira deviendra sacré du seul fait de sa présence. » En fin de compte, le pharaon attendra cinq ans avant de créer Akhetaton. « La célèbre "révolution" d’Akhenaton, conclut Robert Vergnieux, ne s’est pas faite en un jour. . . »