Abydos

, par  ZIVIE-COCHE Christiane

Abydos, le grand site de Haute-Egypte

Le grand site de Haute-Égypte, Abydos, porte aujourd’hui encore le nom qui lui fut donné par les Grecs, de l’égyptien Abdjou (en copte, Abot). Situé à proximité de l’actuelle ville de Baliana dans la province de Sohag, sur la rive gauche du Nil, il faisait partie du VIIIe nome de Haute-Égypte, Ta-our, « la terre ancienne » ( ?), dont la capitale était Thinis, ville qu’il supplanta assez rapidement sur le plan religieux sinon politique et administratif.
Sa renommée incomparable naquit du rôle primordial qu’y joua le dieu funéraire Osiris dont c’était l’un des lieux de culte majeurs du pays, l’autre étant Bousiris dans le delta. Si l’ensemble du site est aujourd’hui très ruiné et peu spectaculaire, trois monuments n’en offrent pas moins aux visiteurs un témoignage de sa splendeur ancienne : le temple de Séti Ier, considéré à juste titre comme l’un des sommets de la sculpture égyptienne, l’Osireion et le temple-cénotaphe de Ramsès II.

Histoire et mythe

Les origines d’Abydos remontent aux époques les plus anciennes de l’histoire égyptienne puisqu’on y a trouvé des tombes ou cénotaphes des rois des deux premières dynasties, qualifiées de « thinites » par Manéthon. En fait, des traces de la période prédynastique, dite de Nagada, y ont également été mises en évidence. Le rôle dévolu, durant les deux premières dynasties, à chacune des deux cités, Abydos et Thinis, dont le site n’a pas encore été parfaitement localisé, n’est pas totalement clair. On sait, en revanche, que, très vite après l’unification de l’Égypte par le pharaon Ménès, Abydos supplantera la capitale du nome, au moins sur le plan religieux.

L’importance du site est liée au rôle que fut amené à y jouer Osiris. À l’origine, le dieu local était Khentamentyou, le chef des Occidentaux, autrement dit le dieu des morts, représenté sous la forme d’un chacal. Dès l’Ancien Empire, en particulier dans les Textes des Pyramides , on le trouve associé à Osiris, sans doute originaire du delta, mais dont la popularité allait se répandre à travers tout le pays. À la XIIe dynastie, sous Sésostris Ier, Osiris a définitivement supplanté le dieu local et Abydos est devenu un grand centre de culte et de pèlerinage ; le dieu est alors fréquemment nommé Osiris Khentamentyou. À l’Ancien Empire, seul le pharaon aspirait à devenir lui-même Osiris après sa mort. Après les troubles de la Première Période intermédiaire et la « démocratisation » de la religion égyptienne, tout individu est soucieux de se préparer une survie comme Osiris, dieu mort, assassiné par son frère Seth et ressuscité par les soins de son épouse, Isis. Désormais, Abydos, plus peut-être que Bousiris, devient la ville sainte par excellence du dieu. L’ancien fétiche servant d’enseigne à la province, une boîte à crâne, surmontée de plumes d’autruche et fichée sur une hampe, fut considéré comme le reliquaire de la tête d’Osiris après le démembrement de son corps ; d’autres villes possédaient d’autres reliques de la dépouille divine. Les textes parlent également d’un cénotaphe du dieu au lieu-dit Poqer. De grandes fêtes, où étaient évoqués les différents moments du mythe osirien, étaient célébrées au début de la saison de l’inondation. La statue du dieu, en tenue d’apparat, était transportée dans la barque divine, la Nechemet , jusqu’à Poqer, après la veillée funèbre commémorant la mort du dieu. Là, il recevait la « couronne de triomphe », avant de revenir au grand temple. La foule participait à ces manifestations qualifiées parfois de « mystères osiriens ».

De cette notoriété naîtra la coutume du pèlerinage à Abydos du mort, transporté dans une barque, alors que des traditions plus anciennes évoquaient le pèlerinage à Bousiris. Ces scènes sont fréquemment représentées dans les tombeaux à partir du Moyen Empire. Le pèlerinage, s’il fut effectivement accompli un certain temps par ceux qui en avaient les moyens, deviendra vite fictif ; on se contentera de sa représentation symbolique et magique sur les parois des tombes. D’où, également, la tradition, qui ira se développant, de bâtir des cénotaphes ou de déposer des stèles dans la zone du temple d’Osiris pour à la fois vénérer le dieu et augmenter ses chances de survie heureuse dans l’au-delà. Ces stèles ont été découvertes en très grande quantité et se trouvent aujourd’hui disséminées dans les musées du monde entier. Cette pratique, fréquente encore durant le Nouvel Empire, connaîtra une période de déclin pendant la première moitié du Ier millénaire. Cependant, à partir de l’époque saïte, les dévots du dieu consacrent à nouveau volontiers une stèle à Osiris. À l’époque gréco-romaine, Égyptiens, Grecs et Orientaux continuèrent à venir en pèlerinage ou en visite au temple de Séti Ier, dénommé Memnonium comme nous l’apprend Strabon, pour y rechercher les bienfaits et la protection non plus d’Osiris, mais du dieu guérisseur Sarapis, et pour y interroger l’oracle du dieu Bès. Néanmoins, la ville avait perdu de son importance. Dans les nécropoles, on enterra des animaux, chiens, ibis et poissons, comme sur beaucoup d’autres sites à cette période. À l’époque copte, on procéda au martelage ou à la destruction d’un certain nombre de reliefs des temples tandis que de nombreux tombeaux furent transformés en lieux de culte chrétiens.

Le temple

La ville ancienne bâtie autour du temple de Khentamentyou, comme il est désigné jusqu’à la XIIe dynastie avant que ce dieu local n’ait été supplanté définitivement par Osiris, était située à l’emplacement de l’actuel village de Beni Mansur. En raison des terribles déprédations que lui ont fait subir les chercheurs de sebakh (terre fertilisante, provenant des sites antiques et encore utilisée comme engrais), il ne reste guère du tell antique que la zone dénommée Kom es-Sultan, composée de murs massifs en brique. La partie centrale était occupée par un temple, bâti à l’origine en brique (murs) et en pierre (portes), pratiquement détruit aujourd’hui. La fouille a montré qu’il remontait à l’Ancien Empire, tandis que de petites installations prédynastiques avaient précédé la ville proprement dite. Les trouvailles les plus anciennes s’étagent de la Ire à la VIe dynastie, parmi lesquelles il faut citer l’étonnante et unique statuette en ivoire du roi Khéops dont la datation a été controversée ; pour certains, il s’agirait d’une oeuvre saïte archaïsante, réalisée, en quelque sorte, à la mémoire du roi. D’après les témoignages épars qui subsistent, la reconstruction complète du temple fut entreprise à la XIe dynastie et poursuivie sous la XIIe, particulièrement sous le règne de Sésostris Ier. Le temple devait être rebâti une nouvelle fois au Nouvel Empire ; on y a ainsi retrouvé les traces d’Aménophis Ier, de Thoutmosis III et d’Aménophis III. De même, la plupart des Ramessides dont, bien sûr, Ramsès II ont contribué aux transformations et à l’agrandissement du temple. Plus tard encore, Apriès et Amasis à la XXVIe dynastie, Nectanébo Ier à la XXXe apportèrent des remaniements à l’édifice. L’épais mur de briques crues qui entoure Kom es-Sultan semble dater de la XXXe dynastie, période au cours de laquelle proliféra ce genre d’enceintes.

Cimetières et cénotaphes

Les cimetières s’étirent sur une vaste zone au sud du temple et de la ville. Il semble qu’ils aient été utilisés depuis les premières dynasties jusqu’à la Basse Époque. Tout proche de Kom es-Sultan, dans la partie nord des nécropoles, on distingue encore la silhouette de Shunet el-Zebib, imposante enceinte de briques crues abritant un tombeau royal d’époque thinite, peut-être le prototype du futur complexe de Djoser à Saqqara. Parmi les dignitaires de l’Ancien Empire enterrés à Abydos, citons Ouni ; le personnage vécut sous Téti, Pépi Ier et Mérenrê. Les intéressantes inscriptions biographiques qu’il laissa, découvertes par Mariette, sont aujourd’hui conservées au musée du Caire. En s’éloignant en direction de la falaise libyque, à plus d’un kilomètre et demi des terres cultivées, on atteint la zone d’Oumm el-Ga’ab, « la mère aux pots cassés », ainsi appelée en arabe en raison des innombrables tessons qui jonchent le sol. C’est là que furent mis au jour les tombeaux ou cénotaphes des rois thinites de la Ire et de la IIe dynastie. Étant donné que d’autres bâtiments de type voisin ont également été découverts dans la nécropole archaïque de Saqqara avec les mêmes noms de rois, il s’est ensuivi une controverse scientifique, qui n’est pas encore définitivement close, sur la fonction respective de ces bâtiments : tombes ou cénotaphes ? Quoi qu’il en soit, l’édifice attribué au roi Djer de la Ire dynastie, situé au cœur de la zone nommée Heka Rechou en égyptien, fut considéré comme la tombe d’Osiris où l’on venait en pèlerinage et où l’on déposait de la poterie préalablement brisée dont la datation semble s’échelonner entre la XVIIIe et la XXVIe dynastie. L’autre pratique spécifique de ce lieu fut le dépôt de statuettes funéraires, ou chaouabtis, à même le sable, « hors tombe », pratique liée au caractère antique et vénérable du secteur.

L’existence du pèlerinage du mort, réel aux époques les plus anciennes, puis fictif, et le renom d’Osiris conduisirent les Égyptiens à dresser à Abydos un type de monuments bien particuliers qu’on qualifiera de cénotaphes. Fréquemment bâtis en brique, ils abritaient des stèles consacrées à Osiris et destinées à faciliter la survie du défunt, la plupart du temps enterré dans son lieu d’origine. Ces cénotaphes ont été retrouvés dans la zone des cimetières s’étendant tout autour du temple d’Osiris Khentamentyou. Les stèles, de qualité très variable selon l’origine sociale de leur auteur, ont, semble-t-il, dans la plupart des cas, été déposées du vivant de celui-ci ; c’était ainsi le cas des fonctionnaires en mission passant par la ville et des pèlerins qui venaient prendre part aux fêtes d’Osiris et à la sortie du dieu. Mais parfois les dévots faisaient déposer une stèle à Abydos sans même se rendre sur les lieux.

Les cénotaphes royaux et le temple de Séti Ier

Les pharaons adoptèrent également l’usage du cénotaphe, dont le temple de Séti Ier est l’exemple le plus remarquable. Avant lui, dans la partie sud du site, à près de trois kilomètres de Kom es-Sultan, des bâtiments ayant la même fonction avaient été édifiés pour Sésostris III (XIIe dynastie), Amosis, le fondateur de la XVIIIe dynastie, et sa grand-mère Tetisheri. D’autres constructions de même type au nom de souverains de la XVIIIe dynastie sont citées dans les textes mais n’ont pas été retrouvées.

Le mieux préservé de ces édifices est le temple de Séti Ier, situé au sud de Kom es-Sultan ; il fut achevé par son fils Ramsès II qui fit reproduire, entre autres, sur le premier pylône (aujourd’hui détruit) les scènes célèbres de la bataille de Kadech.
Le temple présente une forme en L tout à fait inhabituelle dans les monuments égyptiens et plusieurs autres particularités architecturales. Deux cours, fermées par deux pylônes, précédaient deux hypostyles. Dans l’état actuel, le portique de la deuxième cour sert de façade au temple. Il était primitivement percé de sept portes qui furent pour la plupart murées par Ramsès II. Il y fit graver des scènes relatives au culte rendu à son père. Chacune des hypostyles est divisée en sept travées correspondant aux sept chapelles du fond du temple. Les décors, tant sur les murs que sur les colonnes, sont dus à Ramsès II. Le fond du temple se compose non pas d’un sanctuaire unique comme c’est le plus fréquemment le cas, mais de sept chapelles, respectivement consacrées à Séti Ier lui-même, à Ptah, à Rê-Horakhty, à Amon-, à Osiris, à Isis et à Horus. À l’exception de celle de Séti Ier, dédiée à la mémoire du souverain, elles contenaient sans doute chacune une barque portative pour la divinité. La chapelle d’Osiris communique à l’arrière avec d’autres salles où sont figurées des scènes appartenant au mythe osirien.
L’autre bras du L, l’aile sud du temple, comporte des chapelles dédiées aux dieux memphites Ptah-Sokaris et Nefertoum. Un long vestibule donnant accès à des magasins est orné d’une très belle scène dépeignant Ramsès II et un de ses fils capturant un bœuf au lasso, et surtout porte la liste des cartouches de soixante-seize pharaons qui, depuis Ménès, ont précédé Séti Ier ; cette table des rois, bien qu’incomplète, est une des sources historiographiques les plus importantes pour la chronologie égyptienne. Toutes ces représentations, en léger relief rehaussé de couleurs qui ont gardé leur éclat, constituent par leur finesse, leur précision, leur équilibre et leur élégance, un des sommets de l’art égyptien. Dans l’angle du L s’élève une construction en brique crue qui était peut-être une sorte de palais, doté de magasins et de réserves.

Ce temple, le Memnonium de Strabon, est complété à l’arrière par un édifice indépendant, tout à fait unique dans sa conception. Il est connu sous le nom d’Osireion et forme le cénotaphe proprement dit du pharaon. Entreprise par Séti Ier, sa construction a été poursuivie par Merenptah, mais elle ne fut jamais achevée. Un long corridor, couvert de textes religieux funéraires, empruntés au Livre de ce qu’il y a dans l’au-delà et au Livre des portes , ouvre sur un vestibule. En tournant à angle droit, on parvient, après avoir traversé plusieurs pièces, à la chambre centrale conçue comme une île entourée d’un canal, lui-même bordé par un mur où sont creusées dix-sept niches. L’accès à l’île se faisait uniquement par deux escaliers partant du fond du canal ; l’île est creusée de deux cavités qui auraient été destinées à abriter le sarcophage et les vases canopes. Ce dispositif, partiellement couvert et qui était bordé d’une butte plantée d’arbres, symbolisait le tertre solaire émergeant des eaux primordiales où la germination du blé devait rappeler la résurrection d’Osiris. La dernière salle voûtée, en forme de sarcophage, avait été décorée d’un plafond astronomique.

L’ensemble de ces édifices était entouré d’un mur où s’ouvrait au sud-ouest un pylône, symétrique de celui qui donnait accès dans la première cour. Dans l’angle nord de l’enceinte, on a retrouvé quelques restes du temple que Séti Ier avait édifié à la mémoire de son père, Ramsès Ier.

Ramsès II, qui avait poursuivi l’oeuvre inachevée de son père, se fit également bâtir un temple-cénotaphe, au nord-est du précédent, selon un plan peu traditionnel lui aussi. L’édifice est dans un état de grand délabrement, mais on peut encore y admirer la qualité des reliefs et des couleurs. Le poème de Pentaour, récit de la bataille de Kadech, avait été gravé sur les murs extérieurs, ainsi qu’une seconde liste royale, aujourd’hui conservée au British Museum à Londres. Les trois chapelles centrales, dans l’axe du temple, étaient peut-être consacrées aux membres de la triade osirienne.

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