Cosmogénie

, par  GOLVIN Jean-Claude, MARTINEZ Philippe

C’est là une conception dont l’approche permet de cerner l’espace mental de l’Egypte ancienne. L’Egyptien, habitué aux rythmes naturels, envisage la création comme un phénomène cyclique ; celle-ci se répète, au début de chaque cycle naturel, qu’il s’agisse de la journée, du mois, de l’année du règne. Chacune de ces créations est l’équivalent, à ses yeux, de la Première Fois, notion que les théologiens ont tenté de représenter dans une multitude de contextes. Pourtant les Egyptiens n’ont jamais cherché à fixer clairement cette Première Fois dans le temps. Leur calendrier et leur comput ne font jamais référence à un concept originel commun ; il s’agit d’une juxtaposition de conceptions ; émanant de clergés locaux et enrichissant les uns sur les autres. Le lecteur voudra bien consulter, pour les détails de ces cosmogonies locales, aux différents articles relatifs aux démiurges. La présente notice envisage la question de façon globale.

Les différentes théories cosmogoniques égyptienne évoquent la création comme un phénomène qui se produit à partir d’un élément primordial - le Noun - de nature liquide contenant en germe la matière destinée au futur monde organisé. Ce chaos primordial, froid, obscur, informe et sans limite, c’est ce qui n’existe pas encore. Certaines sources mentionnent cependant des essais de création préliminaires, imparfaits, avant que le démiurge aboutissent à ses fins : un système correspondant à l’univers qui nous entoure.

Une première constatation s’impose : le caractère du chaos illimité. Il en ressort que le monde organisé sera à l’inverse du chaos primordial : hiérarchisé, cyclique, ordonné. Il est clair que l’Egyptien ne conçoit pas l’abstraction et son corollaire : l’infini. Il ne peut concevoir qu’à partir de réalités matérialisables, de sorte que même les concepts divins peuvent être rapportés à des éléments plausibles qui permettent d’en assurer la représentation. De plus, la Création est un phénomène récurrent, car, comme toute oeuvre, elle se doit d’avoir un début et une fin ; par conséquent, elle ne peut être conçue que comme cyclique. Ainsi, à une période que les textes envisagent comme lointaine, le Créateur lui-même finira par réintégrer l’élément primordial, et avec lui le principe en vertu du fait que le monde doit être organisé et régénéré de façon cyclique : Maât, l’équilibre et l’harmonie. A l’idée de création est liée celle d’une fin inexorable.

La grande vache primordiale Métyert

La notion de création permanente exprime la crainte du chaos et de l’anéantissement. En ce sens, la deuxième idée à retenir est que la création est extraite par le démiurge du chaos primordial. Elle s’avère le résultat d’une victoire sur l’inorganisé. Il appert que le chaos n’est pas une entité passive ; bien au contraire cette dernière accepte mal la condition et la transformation dont elle fait l’objet. Les vecteurs qu’elle suscite cherchent à dissoudre la Création qui, dès lors, apparaît comme une entité fragile. Il convient de maintenir ces forces déstructurantes dans les limites qui leur ont été fixées par le Créateur, faute d’être en mesure de les anéantir. Chaque rupture de cycle est envisagée comme une lutte qui s’engage entre les éléments. Pour ce faire, les rites sont souverains pour exercer un pouvoir sur les forces négatives. Ce concept d’un monde en perpétuelle mutation justifie le respect des lois humaines et divines, car tout acte négatif porte atteinte à Maât. Il justifie également l’existence du clergé dont la vocation est de maintenir, par les rites, l’intégrité du monde. L’idée cosmogonique est donc au centre de la conscience collective égyptienne ; cette conception commune forme la pierre d’achoppement de la société égyptienne.

L’antithèse entre le Créateur et le chaos présente des facettes multiples. Les textes apprennent qu’ils sont issus de la même matière et qu’ils sont à la fois des forces contraires mais néanmoins complémentaires. Il en est ainsi de , à Esna, et de son ennemi, Apophis. Tous deux sont fils de la déesse primordiale Neith, mais leur naissance respective est significative de cette opposition. Là où naît au matin de l’utérus de la déesse, Apophis est vomi. Le conflit entre le Créateur et les forces du chaos devient ainsi l’élément central de la création. Celle-ci prend corps parfois pour parer aux attaques redoublées de cet ennemi invisible mais présent, à l’affût de la moindre faiblesse de son adversaire. Cette lutte ne se concrétise toutefois qu’à partir du moment où le Créateur est apparu et, avec lui, le chaos. La phase précédant la création correspond au concept de non-existant. L’ambiguïté n’est d’ailleurs jamais totalement levée entre ces deux moments dont les limites ne sont pas toujours exprimées : tout est affaire d’équilibre. Pour leur part, les couples de l’Ogdoade d’Hermopolis sont formés par des entités de nature opposée. A Héliopolis, les couples formés par Osiris et Isis d’une part, Seth et Nephthys d’autre part, sont eux aussi contraires. Cette ambiguïté se reflète dans le nom même du créateur solaire héliopolitain, Atoum, qui, tour à tour, signifie celui qui est complet, ou celui qui n’est pas différencié.

Le dieu primordial trônant au centre du Noun

Une fois ces principes généraux posés, les sources livrent peu d’explications sur les modes de création en s’attachant davantage à la motivation de cette création. Les cosmogonies égyptiennes tiennent plus de la théorie informelle que de récits suivis et développés. A Hermopolis, la Création correspond à la structuration instantanée du chaos. Le texte la constate sans pour autant l’expliquer. Dans le meilleur des cas, à Héliopolis ou à Memphis, les sources établissent la différence dans la forme que revêtent les débuts de la Création : manifestation revêtant l’image d’une sexualité incomplète, voire de l’expectoration à Héliopolis, ou désir tout intellectuel pour Ptah de Memphis. La Création découle d’un processus biologique ou d’un processus relevant de l’intellect.

Le Créateur est poussé à son oeuvre par une force intérieure qu’il ne peut contrôler et à laquelle il ne peut échapper. Dans ces deux cas, les outils de la création répondant à ces motivations ne sont autres que les organes du démiurge : la main qui assure le processus créateur à Héliopolis ou la langue qui prononce le nom des êtres pour leur donner corps à Memphis.

Dans d’autres cas, comme à Esna, la création est indépendante de toute volonté affirmée. Elle procède des paroles visionnaires d’une déesse primordiale, confirmées par le modelage des êtres vivants sur le tour à poterie du dieu Khnoum. Les récits cosmogoniques fournissent des explications de la dynamique universelle. Les facultés créatrices sont transmises, en vertu d’une hiérarchie, à l’ensemble des êtres vivants qui assurent, à leur niveau, la continuité de la création. Si les dieux et, à travers eux, le Pharaon continuent à maintenir un monopole sur les grands phénomènes naturels et cosmiques, la gestion du domaine terrestre se trouve entre les mains des hommes et est placée sous leur responsabilité.

Si l’on suit le développement linéaire de la cosmogonie égyptienne, on note que le moment de la création coïncide avec la mise en place de l’espace universel, comme un ensemble d’entités conceptualisées du monde en devenir. Le Créateur apparaît sur une butte primordiale, constituée de sa propre matière. A Héliopolis, les deux premières générations divines donnent corps à l’air et l’humidité puis au ciel et à la terre. Certains textes associent même la première génération divine au démiurge en un tout cohérent en insistant sur le moment primordial qui a vu l’Un se changer en Trois.

L’organisation temporelle de l’univers ne viendra pour sa part qu’après la mise en place du cadre spatial. Une fois les repères cosmiques définis et différenciés, le mythe met l’accent sur le processus génétique donnant naissance à l’organisation sociale fondée essentiellement sur la transmission des fonctions d’une génération à l’autre. On quitte le domaine de la cosmogonie, désormais établi, pour entrer dans celui de l’histoire, même si cette dernière débute avec des générations divines. A la dualité formée des antithèses ordre et chaos, succède alors, dans le cadre même de la création ordonnée, une dualité qui s’inscrit alors dans une suite de schémas mentaux s’exprimant par des couples de concepts (sec/humide, lumière/ténèbres, mort/vie, rouge/blanc, Haute Egypte/Basse Egypte etc.).

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