L’Ancien Empire (2815-2400)

, par  DAUMAS François

Petite histoire de l’Ancien Empire

Essor de la civilisation pharaonique

La IIIe dynastie vit s’accentuer les progrès de la civilisation pharaonique. Le roi Djéser paraît avoir eu une forte personnalité et il sut choisir ses collaborateurs. L’un d’entre eux, le génial Imhotep, fut un architecte de premier ordre. Il conçut, pour rendre éternel le tombeau royal, une construction entièrement en pierre, matériau indéfiniment durable. Par ailleurs, il cherchait à traduire dans le monument lui-même des conceptions métaphysiques qui lui imprimèrent leur grandeur. Il empila sept mastabas en retrait l’un sur l’autre pour faire au roi défunt un escalier monumental vers le ciel. Il suffira d’aplanir chacune de leurs faces pour créer la pyramide. Mais l’artiste était aussi un penseur et un moraliste. Imhotep rédigea le premier recueil sapiential, inaugurant ainsi l’un des genres les plus riches et les plus originaux de la littérature égyptienne. Il fut de plus médecin et, à l’époque tardive, promu au rang des dieux, il fut assimilé par les Grecs à Asklépios. Les autres rois de la dynastie sont moins connus, bien qu’on ait trouvé le tombeau du successeur de Djéser.

Djoser

Les IVe, Ve et VIe dynasties apportent un nouvel essor, suivi d’un épanouissement et d’une décadence. Mais souvent, seuls les restes archéologiques suppléent les textes pour nous permettre d’inférer le degré de perfection que dut connaître l’Égypte à l’Ancien Empire. Par exemple, le constructeur de la plus grande des pyramides de Giza, celle de Khéops, ne nous est connu que par une minuscule statuette d’ivoire, et nous saurions très peu de choses sur lui si les Grecs n’avaient conservé quelques traditions à son sujet.

Khéops

Cependant, on devine à la perfection de la sculpture et des monuments funéraires combien la IVe dynastie apporta de nouveauté et de goût du travail bien fait aux réalisations antérieures. Le plan des temples de la vallée et surtout de la pyramide elle-même se diversifie et se complique, traduisant une élaboration théologique plus poussée et une puissance sociale plus considérable qu’auparavant. Les titres, plus abondants, permettent d’imaginer une plus grande spécialisation des fonctionnaires. Et, depuis la IIIe dynastie, un vizir secondait certainement le roi dans la direction des affaires. Une administration très bureaucratique et très hiérarchisée permettait la concentration des ressources entre les mains du pharaon et multipliait ainsi son pouvoir. Du reste, à la Ve dynastie, le roi devient « Fils de  ». Il n’a plus seulement le pouvoir d’un dieu céleste, Horus ; c’est aussi bien de jure que de facto le lieutenant terrestre de son père, le dieu-soleil , primordial et créateur. Son pouvoir normal n’est donc pas seulement social, mais aussi, ce qui est le plus surprenant pour nous, cosmique. Il est garant de l’inondation, du rendement des champs comme de la vie même de tout le peuple, de sa fécondité et de sa santé. Le couronnement royal manifeste ces qualités pour le roi, et le hebsed , ou jubilé trentenaire, renouvelle une ou plusieurs fois sa puissance personnelle dont dépend le sort du pays entier.

Une politique extérieure active

Des expéditions sont entreprises au Sinaï pour en rapporter du cuivre et de la turquoise. Dans le fameux ouadi Maghara, Djéser, Sanakht, Khéops, Sahourê, Neouserrê, Pépi Ier et Pépi II ont laissé des inscriptions célèbres. Les Libyens, remuants et hostiles, furent, à plusieurs reprises, contenus par des raids exécutés à l’ouest vers leurs territoires. Les campagnes contre les Soudanais rapportèrent maintes fois un gros butin en hommes, en bétail et en richesse mobilière. Mais elles se compliquaient aussi de rapports plus ou moins religieux et parfois pacifiques. Sous Pépi II, un nomarque (gouverneur d’une province ou nome) d’Éléphantine ramena d’une expédition au Soudan un Pygmée « qui savait danser la danse du dieu ». On possède encore la lettre que le roi envoya en réponse au message du nomarque ; elle énumère les précautions à prendre pour qu’il n’arrive rien de fâcheux à ce nain si extraordinaire.

Du côté de l’Asie, tantôt il fallait refouler les Bédouins qui poussaient leurs raids jusque dans les terres cultivées du Delta, tantôt il fallait se procurer les précieux bois du Liban aussi indispensables aux sarcophages des hommes et aux naos des dieux qu’aux grands bateaux utilisés sur le fleuve ou en haute mer. Les expéditions donc étaient alternées, tantôt guerrières, tantôt pacifiques. Sous Pépi Ier, un habile général, Ouni, nous a laissé le récit d’une manœuvre stratégique d’envergure. Il semble avoir réussi à écraser les Palestiniens en les enserrant dans une sorte d’étau : il avait débarqué au Carmel des troupes qui se rabattirent sur les Bédouins reculant devant l’armée égyptienne envoyée par la terre. Mais au temps de Sahourê, une flotte, qui revenait de l’est, ramenait des Asiatiques « en paix », c’est-à-dire des gens qui venaient de leur plein gré. Les rapports avec Byblos, où les Égyptiens allaient chercher les bois des Échelles, datent de l’époque thinite. On a trouvé des vases en pierre dure ou des objets de l’Ancien Empire, aussi bien en Crète qu’en Asie Mineure, ce qui montre que l’empire égyptien avait certainement des rapports avec tout le monde de la Méditerranée orientale et sans doute avec la civilisation mésopotamienne.

Effondrement de la monarchie memphite

Comment cet empire centralisé, si puissant, si développé prit-il fin ? On peut s’en faire une idée parce que les documents sont plus abondants à la fin de l’Ancien Empire. À la Ve dynastie, on a l’impression d’un équilibre. Sans doute, déjà les grands du royaume ont pris une importance considérable, mais jamais ils ne paraissent disposer de moyens comparables à ceux de leur souverain. Au contraire, on est frappé, dès le début de la VIe dynastie, de voir un vizir comme Mererouka se faire construire, près de la pyramide de son maître, le roi Téti, un mastaba énorme. Alors que celui de Ti, sous la dynastie précédente, possédait deux chambres, un corridor et une grande cour, celui de Mererouka comprend vingt et une chambres, sans compter celles des deux membres de sa famille, logés dans le même ensemble. Le pouvoir du roi diminue tandis que celui des grands ou des administrateurs provinciaux augmente. Ajoutons à cela une politique d’alliances matrimoniales du roi avec ses grands vassaux : Pépi Ier épouse deux filles d’un noble du nome thinite. Plus encore, il donne une de ses filles en mariage à un beau-frère, de sorte que le sang divin du roi peut fournir un prétexte à une sorte d’indépendance du nome. Une véritable féodalité se développe, dont la puissance s’accroît du fait de la faiblesse du pouvoir royal.

On ignore comment la monarchie memphite s’est effondrée ; il est probable que ce fut sous le choc d’une invasion étrangère. À l’est du Delta, les nomades ne cessaient de s’approcher des terres cultivées pour y abreuver leurs troupeaux. Ils regardaient les riches campagnes avec convoitise et, seule, une organisation bien conçue pouvait les empêcher de s’introduire en Égypte et de s’y installer, car ils étaient insaisissables, se déplaçant sans cesse et n’exposant aux coups des sédentaires que des fractions minimes de leurs tribus. La décomposition du pouvoir central et, sans doute aussi, l’incapacité des nomarques locaux expliquent leur pénétration dans l’intérieur du pays. Probablement, d’ailleurs, les féodaux livrés à eux-mêmes finirent-ils par négliger l’intérêt général. Leur égoïsme engendra une révolution au cours de laquelle les titres de propriété furent abolis, les lois divulguées et foulées aux pieds et les grands réduits à la misère. Le palais royal fut violé et le souverain divin, lui même, avili.

Il faut noter, par ailleurs, que cette catastrophe sociale eut un résultat positif et durable : l’accession du peuple aux rites funéraires. Seul le roi possédait de plein droit l’immortalité, parce qu’il était dieu. Il pouvait la communiquer à qui il voulait pour se donner dans l’au-delà une cour et des serviteurs. Il possédait des recueils liturgiques qui assuraient son existence impérissable, les Textes des pyramides. Or, après la révolution, les simples particuliers s’approprièrent des rituels similaires qui sont à l’origine des Textes des sarcophages , que l’on inscrira sur les parois des cercueils au Moyen Empire. Les Égyptiens attachaient donc au moins autant d’importance à assurer la pérennité de leur vie d’outre-tombe qu’à acquérir des biens immédiatement utilisables. C’est un trait de caractère qu’il convenait de souligner dès maintenant.

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